Vitrine du disque - Un tel talent, de telles mochetés

Garou m'est éminemment sympathique. D'ailleurs, il est éminemment sympathique à tout le monde. C'est sa force: quand on le rencontre, il nous sourit, avance la main, on la prend, on lui sourit aussi.

Incroyablement engageant, ce Pierre Garand. Engageant et enrageant. Enrageant à cause de ses mochetés de disques. Le premier comme ce deuxième: pareillement moches. Pareillement assujettis à la seule loi du succès de masse. Pareillement fabriqués comme on fabrique un Enrique Iglesias ou un Céline, c'est-à-dire en fonction du plus grand nombre et du plus petit dénominateur commun. Disques moches faits pour tourner dans des stations de radio moches à l'intention de gens qui, à force d'écouter les disques moches de stations moches, ne savent plus distinguer ce qui est moche de ce qui ne l'est pas.

Y a qu'à pas écouter ces stations, me direz-vous. Ne pas acheter ces disques. Certes. Céline, m'en fout, surtout depuis qu'elle fait l'Elvis pour son colonel de René à Vegas. Loin des yeux, loin de l'écoeurement. Enrique n'existe pas non plus dans mon univers. Mais Garou, j'enrage. Précisément parce que je craque comme tout le monde pour le gars. Le gars, sa poignée de main ferme, cette force tranquille qu'il dégage sur scène. Et puis sa voix: on ne résiste pas à ce Joe Cocker qu'il a dans le gosier. Et puis cette culture musicale qu'il ne peut pas faire semblant de ne pas avoir: quand on parle rhythm'n'blues et musique soul avec lui, on aime les mêmes Wilson Pickett, James Brown, Otis Redding.

On a beau comprendre que Pierre Garand a accepté en signant chez Céline et René (les Productions Feeling) de troquer sa culture pour la leur, on a beau se dire que ce destin dédié au commerce était écrit depuis que Plamondon fit de Garou son Quasimodo, on a beau admettre que le grand p'tit gars de Sherbrooke a ainsi échappé à une vie de chanteur de clubs, c'est enrageant quand même. Un tel talent. De telles mochetés.

Ai-je dit recette? Pensez qu'il y a autour de Garou pour Reviens les mêmes quatre types que pour l'album Une fille et quatre types de Céline. Jean-Jacques Goldman, Érick Benzi, Jacques Veneruso, Gildas Arzel. Les spécialistes du tube sur mesure en France. Bons pour elle, bons pour lui: logique imparable. Sont tellement forts dans le cousu main qu'ils ont ficelé du faux gospel (Pendant que mes cheveux poussent) et du faux country-blues (Reviens (où te caches-tu?)) pour faire croire à Garou qu'il chante un peu ce qu'il aime vraiment. Est-il dupe?

Remarquez, ce serait un moindre mal s'il n'y avait qu'eux, en plus de Gérald de Palmas et quelques amis québécois (Éric Lapointe, Claude Pinault). Ce disque ne serait pas plus mauvais qu'un mauvais Johnny Hallyday. Mais le contrat passé avec le diable exigeait son lot de mégaballades tue-mouches, et Plamondon a fourni comme la fois d'avant son quota de crottin sucré: difficile d'imaginer titres plus télégraphiés, plus passe-partout que Pour l'amour d'une femme, Quand passe la passion, Au coeur de la terre. Garou aime-t-il celles-là aussi? Comment peut-on avoir un jour goûté (Sittin' On) The Dock Of The Bay et ne plus se nourrir que d'Enfanlac pré-régurgité? Incompréhensible. Derrière le sourire craquant, faut vraiment aimer l'argent.

Sylvain Cormier

I CAN'T STOP

Al Green

Blue Note (EMI)

Voilà le disque que je ferais écouter à Garou. Pour qu'on puisse parler, après. Ce ne serait pas plutôt ça, ton truc? La musique de l'âme, la vraie, celle qui ne se fabrique pas? En vérité, c'est le disque qu'il faudrait faire écouter à tous les chanteurs, chanteuses et musiciens, à commencer par les Afro-Américains. Pour qu'ils comprennent à quel point ils errent depuis les années 70, pour qu'ils constatent ce qu'ils ont perdu d'eux-mêmes. Je l'ai écrit il y a plusieurs années à propos d'un coffret intitulé Soul Train: la musique soul a cessé d'exister le jour où la communauté musicale afro-américaine a quitté ses lieux d'enracinement (Chicago, Detroit, Memphis, La Nouvelle-Orléans) pour Los Angeles la sophistiquée. Ou plus précisément, le jour où l'on a troqué la musique captée telle quelle par des musiciens jouant ensemble (aux studios Chess, Muscle Shoals, Stax) pour la musique artificiellement créée dans des studios-labos aux pistes innombrables où l'on peut tout corriger.

On en est venu à croire normal qu'il y ait le hip-hop et ses variantes d'un côté, d'où le chant a été éliminé au profit du seul message, et de l'autre la pop ultra-léchée des TLC, Luther Vandross, Mary J. Blige et assimilés. Et rien d'autre. À peine quelques bluesmans et soulmans vieillissants, qui enregistrent parfois des disques pour leur public de vieux Blancs nostalgiques.

Dont Al Green. L'homme à la voix la plus sensuelle de l'univers. L'homme de Let's Stay Together. Al Green, champion de la musique soul à fleur de peau du début des années 70. Aujourd'hui, le révérend Al Green, qui prêche tous les dimanches dans son église de Memphis: l'âme, il n'a jamais cessé, lui, de baigner dedans. Et c'est lui qui vient faire en 2003 la plus éclatante démonstration qui soit: oui, la musique soul peut vivre, suffit de réunir les conditions gagnantes. Un studio chaleureux comme le Royal de Memphis, un réalisateur chaleureux comme Willie Mitchell (complice de Green au temps de Hi Records), des musiciens chaleureux qui jouent en même temps que le chanteur chante, des chansons chaleureuses avec des mélodies héritées du gospel et du blues, et puis voilà. I Can't Stop, de bout en bout, est un miracle de musique soul vivante et vivifiante, musique de l'âme qui fait bouger les corps, musique chaleureuse, fervente et mille fois plus sexuée qu'un rap «explicite». Puisse ce disque dépasser le public-cible de vieux Blancs nostalgiques, puisse Garou, puisse toute l'Amérique afro-américaine, puisse la planète entière ressentir ce qu'Al Green ressent et transmet. Ce n'est pas seulement la musique noire qui serait meilleure, mais la musique tout court. Et peut-être bien le monde.

S. C.

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Jazz

E-bop

Eric Reed

Étiquette Savant

Art Blakey vient de se manifester. Il ne s'est pas réincarné; il n'a pas ressuscité. C'est son esprit du jazz, sa conception de celui-ci que le pianiste Eric Reed a repris à son compte. Intitulé E-Bop, son album rappelle en tous points les Jazz Messengers du début des années 70. C'est vivant, très dynamique.

Le modèle de Reed étant les Messagers du jazz, il a formé un quintet. À la trompette, il y a Marcus Printup; au saxophone, il y a Walter Blanding Jr.; à la contrebasse, il y a Rodney Whittaker, alors qu'on retrouve Rodney Green à la batterie. Tous ont ceci en commun qu'ils jouent avec enthousiasme, avec conviction.

Parce qu'il est fidèle à l'esprit Blakey, à cette volonté de celui-ci qui consistait à aller toujours de l'avant, Reed nous propose huit de ses compositions sur les dix pièces enregistrées. Et c'est là, dans ses originaux, que la passion de Blakey pour le jazz, le hard-bop pour être précis, est décliné avec une ardeur communicative.

Serge Truffaut

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Classique

NATALIE DESSAY

Airs d'opéras français. Îuvres de Massenet, Thomas, Boieldieu, Offenbach, Rossini, Donizetti et Gounod.

Natalie Dessay (soprano), Orchestre national du Capitole de Toulouse, direction: Michel Plasson. Virgin 7243 5 45610 2 3 (distribution: EMI).

Ô qu'on l'attendait, ce récital! C'est la première apparition discographique de Natalie Dessay après les problèmes vocaux éprouvés il y a deux ans, qui l'avaient amenée à annuler de nombreuses prestations. Pour ces retrouvailles, la soprano française a concocté un programme d'airs français, enregistré en juillet et août 2003 à Toulouse.

Et la Natalie Dessay qui fait se lever les foules de Paris à New York, en passant par Vienne, est de retour! Bien loin de maints sopranos coloratures du passé dont les prouesses vocales semblaient s'accompagner d'une grande imbécillité musicale, Natalie Dessay a toujours été une artiste fort intelligente et sensible, pour laquelle l'équilibrisme vocal n'est en rien une fin en soi. Écoutez l'air de Mignon d'Ambroise Thomas, «Je suis Tatiana la blonde»: ces subtiles inflexions, cette sensualité à fleur de peau, cette sûreté stylistique sont les marques de l'un des grands récitals vocaux de l'année. Ambroise Thomas sort d'ailleurs magnifié de ce CD, avec une éblouissante «Scène de la folie» extraite de son ouvrage Hamlet.

Non contents de nous offrir ces perles musicales, Dessay et Plasson, accompagnateur-né, d'un raffinement ineffable dans les nuances, nous régalent de raretés (Robinson Crusoë d'Offenbach,

La Fête du village voisin de Boieldieu... ) qui ajoutent au plaisir musical celui de la découverte.

Christophe Huss