L’intouchabilité de l’un, les abattis des autres

Le fait que le chef Yannick Nézet-Séguin ait passé un mois à diriger la 6e symphonie de Mahler s’entendait dans la 10e.
Photo: François Goupil Orchestre métropolitain Le fait que le chef Yannick Nézet-Séguin ait passé un mois à diriger la 6e symphonie de Mahler s’entendait dans la 10e.

Il y eut finalement deux parties à ce concert inaugural de la 34e saison de l’Orchestre Métropolitain. Deux parties d’un égal intérêt. Les vingt premières minutes, célébrant le 15e anniversaire de la présence à la direction musicale de Yannick Nézet-Séguin, ont été prétextes à louanges diverses, à la diffusion d’un petit film sympathique et, surtout, à quelques discours vibrants.

Après que la présidente du conseil d’administration du Métropolitain eut vanté, sous les ovations du public, la formation musicale des conservatoires, qui permettait d’avoir sur scène un orchestre et un chef, la ministre de la Culture, Hélène David, elle-même, est venue s’exprimer devant un parterre comprenant, entre autres, sa collègue Christine St-Pierre et le maire Coderre.

On retiendra la pugnacité de son discours, terminant sur « Vive l’excellence de la formation musicale prodiguée partout au Québec », avec une lourde insistance sur « partout ». Le ton ne laissait planer aucun doute sur les convictions de cette ministre passée en une semaine du statut de fossoyeur potentiel à celui de sauveteur providentiel des conservatoires. Désavouer, une nouvelle fois, de manière frontale et cinglante, la direction et le conseil d’administration du Conservatoire de musique et d’art dramatique du Québec laisse très peu de doutes quant au fait qu’une ministre aussi remontée va entamer un audit serré de la gestion de l’institution et partir à la chasse aux prébendes et aux baronnies. D’aucuns doivent déjà se préparer à numéroter leurs abattis.

Quant à Yannick Nézet-Séguin, il est devenu un intouchable. Sans parler des divers panégyriques, on ne pouvait s’empêcher de penser que n’importe quel chef, allemand, américain ou français ouvrant au même endroit, à la tête d’un autre orchestre, une saison avec l’austère, tendue et sombre reconstitution posthume de symphonie de Mahler (qui n’apporte strictement rien au génie ou au legs de ce compositeur) se serait fait littéralement tailler en pièces par certains commentateurs et bouder par le public.

Yannick Nézet-Séguin, quasiment porté en triomphe pour ce haut fait, sait désormais qu’il peut tout se permettre. Ce statut est extrêmement enviable : il lui permettra d’imposer des valeurs et des oeuvres dans lesquelles il croit et qui ne vont pas forcément dans le « sens du poil » du public. Jadis, Karajan avait le même pouvoir ; il ne l’a guère utilisé, hélas !

Quant à la 10e de Mahler, enregistrée concomitamment par Atma (on a vu des rideaux tirés dans les hauteurs de la salle, sans doute pour atténuer des tournoiements du son), le chef espérait sans doute après cette soirée de vendredi que le concert de samedi éviterait nombre de retouches de détails nécessaires dans les deux premiers volets. L’interprétation, architecturalement cohérente, culminait incontestablement dans un Finale exceptionnel dans l’alternance de fatum (une grosse caisse très sèche) et de timides espoirs (les élans des violons vers le ciel) si vite brisés (la désolation du sublime solo de flûte).

On entendait nettement que le chef venait de passer un mois à diriger la 6e Symphonie de Mahler en tournée. Il en a transposé les abîmes et les cris dans la 10e. « Misteur Mahler » s’en est fort bien accommodé.

Au pays romantique de Mahler

Mahler : Symphonie n° 10 (édition Deryck Cooke, 1976, parue en 1989). Orchestre Métropolitain, Yannick Nézet-Séguin. Maison symphonique de Montréal, vendredi 3 octobre 2014.

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