Un tour de Segway pour rien

Avec Les Trois Accords mardi, c’était raccord, le collègue Philippe Papineau l’a dit : quand le décalage est suffisamment décalé, on peut déconner symphonique. Avec Misteur Valaire, ce jeudi soir à l’église Saint-Jean-Baptiste avec l’Orchestre métropolitain dirigé par l’irrésistible Yannick Nézet-Séguin, c’était pas mal moins la bonne affaire. Quelque chose comme un corps étranger mal rabouté. Un greffon pas compatible. Ratage parmi bien d’autres : ce type de pairage entre un grand orchestre et la pop, on le sait depuis Deep Purple avec le Royal Philharmonic Orchestra en 1969, fonctionne rarement. À moins d’inventer un monde magique, façon Patrick Watson au même endroit l’an dernier.

Ça avait pourtant bien démarré : littéralement, sur les chapeaux de roue. Les gaillards de Misteur Valaire se sont amenés par le fin fond de l’allée centrale… en Segway. Ces trottinettes électriques à l’équilibre improbable. Gag : c’était en clin d’oeil au chef, rebaptisé pour l’occasion Nézet-Segway. Rouler en Segway, déduisait-on, c’était se laisser conduire par Séguin. Spectaculaire entrée, ça en jetait, ça annonçait bien du plaisir. Mais nos mêmes gaillards — Jules, To, DRouin, Luis et France — ont débarqué de leurs engins pour aller s’installer… derrière l’orchestre. En complément, avait-on l’impression. Sans synthés ni claviers, ce qui était déjà curieux pour un groupe électro : c’est à l’orchestre que revenait la transposition des accords et effets, de sorte qu’il ne restait plus grand-chose à faire à nos messieurs de Misteur Valaire en queues-de-pie. Un peu de saxo enterré par l’ensemble, une basse caverneuse et des percus balourdes (la comparaison n’était pas avantageuse quand le véritable percussionniste de l’orchestre s’y mettait).

Alors il s’est passé quoi ? Il s’est passé que Nézet-Séguin et l’Orchestre métropolitain, lorsque laissés à eux-mêmes (avec ou sans l’impressionnante chorale tout là-haut), s’arrangeaient fort bien avec les morceaux du groupe, de Life Gets Brutal à Golden Bombay. Jusqu’à ce que Mister Valaire s’en mêle : c’est bête, ça dérangeait, on aurait dit un groupe de garage intempestif faisant son bruit du sous-sol de l’église pendant un concert.

Un « Je vous salue Segway », une petite chorégraphie avec les deux-roues, c’est encore ce que le groupe aura fait de mieux. Autrement, c’était un tour de Segway pour rien. Et pour un critique de chanson, l’occasion de constater que Nézet-Séguin mène sa troupe admirablement, et se tire de toutes les situations en souplesse, et la baguette leste. Ce qui n’est pas rien.