Du creux du coeur jusqu’à l’horizon

Les Barr Brothers se promèneront énormément dans les prochains mois. Aux États-Unis, où ils ne sont pas complètement en territoire inconnu, et aussi en Europe, qui reste un terrain à défricher.
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Les Barr Brothers se promèneront énormément dans les prochains mois. Aux États-Unis, où ils ne sont pas complètement en territoire inconnu, et aussi en Europe, qui reste un terrain à défricher.

Ce n’est pas que les Barr Brothers ne savaient pas ce qu’ils faisaient de leur folk sur leur premier disque, mais les Montréalais semblent avoir mis le doigt sur quelque chose de fondamental avec leur tout nouveau Sleeping Operator. Quelque chose de calme et de profond, qui ramène au creux du coeur pour mieux vous projeter dans l’horizon. Comme si cette formation qui compte dans ses rangs une harpiste avait trouvé la bonne recette pour que son amour du folk, du rock et de la musique africaine se cimente encore plus solidement.

Sur la table autour de laquelle nous reçoit le groupe, une pile de CD de Sleeping Operator repose. Le très relax chanteur Brad Barr s’empare lentement d’une copie pour mieux détailler les titres des 13 pièces. Tout en parlant, il repose la copie pour la reprendre aussitôt. « En tout, on avait une quarantaine de morceaux, raconte l’Américain de naissance installé à Montréal depuis 2005, comme son frère Andrew, le batteur du groupe. À la fin, on s’est retrouvés avec 23 ou 24 chansons complètement réalisées, et on a dû décider entre elles. »

Il est là, le choix qui a mené à cet univers riche, doux et tissé serré ? Oui et non car, comme le dit Andrew Barr, « on y réfléchit après coup, mais, au final, tout s’est fait dans une impulsion créatrice ».

Brad Barr — qui jonglera entre l’anglais et le français pendant l’entrevue — prend une grande respiration. « C’est drôle, le choix des pièces a été un long processus, un des plus longs du disque. Comment trouver celles qui allaient le mieux vivre ensemble ? On a choisi ces 13 titres, et après coup, peut-être même seulement une fois qu’ils ont été imprimés sur disque, on a réalisé que c’était pas mal tous des titres qui sont restés pratiquement identiques à leur version d’origine. On a fait beaucoup de chansons sur lesquelles on a construit, travaillé, enlevé le drum pour le réenregistrer, refait les voix sept fois. Mais là, toutes ces chansons sont pas mal “live”, avec très peu d’overdub. » L’énergie primaire, quoi, la première idée qui est parfois — souvent ! — la meilleure.

Les titres de Sleeping Operator — où l’on peut entendre les participations de Richard Reed Parry (Arcade Fire), de Joe Grass, de Katie Moore et de plusieurs autres — ont un double impact quand on les écoute à quelques reprises. On se replie sur soi en même temps qu’on est plongé dans quelque chose de cinématographique. « J’imaginais une autoroute dans un paysage très dégagé, ce qui résume un peu cette expérience dont tu parles », lance Brad Barr, pendant que la harpiste Sarah Pagé à ses côtés multiplie les « oui » d’approbation.

« Je pense qu’on aime que les chansons touchent l’imagination des gens, dit Andrew Barr. On passe du temps à travailler notre son, à en trouver de nouveaux, et pour moi c’est toujours une question de stimuler l’imagination. Comment faire pour que ça sonne un peu différent, pour que quelqu’un ne place pas ça immédiatement dans une case de son esprit, et plutôt en dehors des terrains connus ? »

On peut certainement dire que, chez les Barr Brothers, la présence de la harpe, assez rare dans la musique non classique en général, stimule beaucoup nos oreilles, et ce, dès l’introduction du disque. Et surtout, elle fait bosser le groupe, complété par le bassiste Andrès Vial, absent lors de l’entrevue.

Sauf que ce n’est vraiment pas simple pour Sarah Pagé, qui dit chercher encore une façon d’apporter sa touche au sein du groupe au noyau rock. « Vraiment, dans le son, être entouré par une batterie, une guitare, une basse, des amplis, c’est pas simple quand tu as l’instrument le plus discret de l’univers ! C’est même très dur », lance-t-elle comme un cri du coeur.

« Et souvent j’ai envie de me frapper la tête sur les murs, c’est très frustrant. On ne peut pas juste transposer le piano à la harpe, disons, les inflexions de l’instrument sont si différentes. Et j’ai pas l’impression que je peux me tourner vers aucun autre harpiste pour m’aider pour ça. En même temps, c’est très gratifiant de travailler sur ça, de chercher comment on peut l’incorporer de manière efficace et belle, sans être cliché. »

Les deux frères écoutent leur collègue et abondent dans son sens, ajoutant qu’eux aussi peuvent s’adapter à elle. « C’est une façon d’ouvrir le spectre dynamique du son, dit Andrew. Le fait qu’on doive rester à un certain niveau sonore si on veut entendre la harpe, ça nous donne par le fait même beaucoup de “headroom” si on veut prendre plus de place quelque part dans une chanson. Je n’ai jamais eu une expérience comme ça dans un groupe, d’avoir la possibilité de faire grossir le son autant. Et la foule réagit à ça, c’est intense. »

La suite, c’est justement la foule qui en sera le principal témoin, car les Barr Brothers se promèneront énormément dans les prochains mois. Aux États-Unis, où ils ne sont pas complètement en territoire inconnu, et aussi en Europe, qui reste un terrain à défricher. Déjà l’Angleterre semble avoir eu un coup de foudre pour eux.

« On a fait plusieurs répétitions, dit Brad. On a découvert qu’il y a beaucoup de lumière dans ces chansons-là, il y a plusieurs chemins qu’on peut prendre. On peut refaire ce qui est dicté par le disque, mais les chansons ont leur propre vie à vivre, elles ont quitté leurs parents. Il faut les laisser libres un peu ! »


How The Heroine Dies - The Barr Brothers

Le cercle des influences

Sur Sleeping Operator, le mélomane reconnaîtra par moments de petits clins d’oeil, des références. Par exemple, Comme in the Water fait penser à Don’t Let Me Down des Beatles et How the Heroine Dies à Leonard Cohen. « Je pense à Nina Simone sur Bring Me Your Love. Je regarde ça, là, et je me dis : ah tiens, c’est ma chanson Paul Simon, le moment Van Morrisson », dit Brad Barr.

Ce sont là des aveux rares pour un musicien, une espèce qui n’aime habituellement pas les comparaisons. « Je ne tiens pas à être extrêmement unique, dit-il. Je crois qu’on a déjà assez de ça dans notre instrumentation, dans notre approche naturelle, alors je n’ai pas de problèmes à dévoiler mes influences ici et là. En plus, les pièces ne sonnent pas nécessairement comme ça pour l’auditeur, mais dans ma tête, ce sont les voix qui m’accompagnent. »


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