Vitrine du disque

Vous bénissez le retour de CHOM au format «classic rock»? Ras le pompon des programmations? Besoin de filer capote ouverte sur les chemins d'été avec des chansons où les riffs de guitare et les refrains suivent le rythme des poteaux? Chic, le nouvel album de Sheryl Crow roule en Camaro, à temps pour le beau temps. Nouvel album? Du «new old stock», oui. «New old stock»? C'est ainsi que l'on désigne entre collectionneurs les lots d'objets d'hier ou d'avant-hier trouvés à l'état neuf, dans l'emballage d'origine, le plus souvent dans des entrepôts oubliés.

C'mon, C'mon pourrait ainsi être un vinyle des années 70 déniché dans son cellophane, à cela près que c'est un compact tout neuf et que Sheryl Crow est une méga-vedette à l'avant-scène de la pop américaine depuis Tuesday Night Music Club, le disque le plus infiniment cool de 1993. Permettez la contradiction, C'mon C'mon est un nouvel ancien album. Je n'ai pas dit rétro. La musique des années 70 que pratique Sheryl Crow là-dessus n'est absolument pas nostalgique. Les années 70 de cette fille de musiciens de big-band ont lieu maintenant. Par choix. Un parti pris aussi légitime, à mon sens, que celui de jouer les crooners façon Robbie Williams ou de raviver le jive manière Brian Setzer, voire de récupérer les cuivres à la Burt Bacharach comme le fait si brillamment Daniel Bélanger sur Rêver mieux. La culture pop en est là: faute de révolution, tout ce qui a précédé devient matériau. On ouvre le tiroir qu'on veut et on plonge dedans. Ou alors on en ouvre plusieurs et on mêle les époques et les genres à sa guise. Pour peu qu'on ait la mélodie heureuse, tout est justifiable.


Et Sheryl Crow n'a que ça, des mélodies heureuses, à la fois toutes fraîches et glorieusement familières. La première du disque, intitulée Steve McQueen, est donnée sur fond de southern rock estampillé Lynyrd Skynyrd: c'est voulu, il y a même une référence à la plus fameuse chanson du groupe (But you won't catch a freebird) pour officialiser la filiation. Plus loin, It's So Easy sonne pareillement Eagles: l'ex-Eagles Don Henley est justement là au deuxième couplet pour apposer le sceau. Les deux chouettes duos avec Stevie Nicks (dont Crow avait réalisé l'album du retour l'an dernier) claironnent Fleetwood Mac et s'y adonnent sans ambages. Un riff de guitare rollingstonien lance résolument Abilene dans la voie choisie par Sheryl Crow: on est avec elle en 1972 sur Exile On Main Street et, ma foi, ça vaut le détour spatio-temporel.


Ballade folk-rock époque Gram Parsons en duo avec Emmylou Harris (Weather Channel), road-movie californien avec Liz Phair sur la banquette (Soak Up The Sun, joli pied de nez aux rayons UV), festival de riffs Led Zep/Stones/Clapton avec Lenny Kravitz (You're An Original), l'album est ainsi farci de références tellement flagrantes que ça respire l'honnêteté. Ça en devient, osons le mot, authentique. Sheryl Crow n'a jamais été plus elle-même, jamais plus à l'aise dans ses basquets, jamais plus jouissive que sur C'mon, C'mon. «All I wanna do is have some fun», chantait-elle en 1993. Elle a trouvé comment. Au lieu de s'acharner à réinventer la roue, elle s'amuse follement à la faire tourner. Fut-ce en rond.





C'MON, C'MON
Sheryl Crow
A&M (Universal)

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Insaisissable, l'énergumène. Imaginez une serre hydroponique portative. Un plant de mari avec des espadrilles et des lunettes fumées. Rap-hardcore avec Dédé Traké, trash-western (et occasionnellement reggae) avec Les Frères à ch'val, Mick Jagger de service à la récente «orgie rock'n'roll» des Porn Flakes au Club Soda (une bringue de musiciens pour le plaisir), Polo est depuis une bonne douzaine d'années dans le portrait, mais rarement là où on l'attend. Le voilà Polo en solo, s'épivardant de par le vaste monde tel que rencontré dans les rues de Montréal: son Citoyen du monde est un authentique disque de rythmes du monde, mais en version locale, promenant l'auditeur de quartier en quartier plutôt que de pays en pays. «On dirait qu'Montréal devient Cuba / L'avenue du Parc danse sur la samba», chaloupe-t-il dans Charango. «Au son des charangos et des échos des tam-tams du plateau / Quand la brume s'est pointée, on a poussé jusqu'au Quai». Quai des brumes, saisit-on: c'est le quartier général de cet indécrottable écumeur urbain, son Équateur, son épicentre en quelque sorte. C'est de là qu'il part à l'aventure, joyeux et curieux et parfois étonnamment sérieux, s'arrêtant partout où la musique est bonne: ska ici, salsa plus loin, rumba là-bas, retrouvant au passage son vieux duo Dédé Traké le temps d'un reggae narrant l'histoire triste d'un «illegal alien» cherchant l'Eldorado «dans l'noir de la cale du bateau». Mais la virée a ses limites, et Polo le sait: frère à ch'val un jour, frère à ch'val toujours, il revient à la musique country-pop made in Québec dans la chanson-titre: J'veux être un citoyen du monde mais le monde veut pas. Il aura au moins essayé.


CITOYEN DU MONDE
Polo
Métropole (Dep)

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ROCK

On dirait bien que Wilco s'éloigne de plus en plus de cette fausse «nouvelle garde» du country américain. Le fardeau était peut-être trop lourd à porter? Quoi qu'on en dise, Jeff Tweedy se surpasse avec ce tout nouveau Yankee Foxtrot Hotel. Une oeuvre ambitieuse où chacune des 11 chansons séduit grâce à des arrangements plutôt subtils. On peut certainement en remercier Jim O'Rourke, qui tire une grande finesse de ces compositions à l'état brut. Dès la première pièce, I Am Trying To Break Your Heart, une mélancolie borde des textes somptueux: une histoire d'amour qui finit mal, bien sûr. Comme sur l'excellent Summerteeth, Tweedy et ses complices expérimentent sans jamais perdre le fil d'un album qui a failli ne jamais voir le jour. Chez Warner, on trouvait sans doute que le potentiel commercial était plutôt mince. Pourtant, Kamera ou Heavy Metal Drummer sont de véritables petits bijoux de pop lustrée. Toutefois, l'ironie et la profondeur mélodique dépassent parfois ces succès ahurissants qu'on peut entendre à la radio populaire. Un jour, Jeff Tweedy aura sa place quelque part entre Brian Wilson et Paul Westerberg. Un groupe américain pas comme les autres.

YANKEE HOTEL FOXTROT
Wilco
(Nonesuch/Warner)

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CONTEMPORAIN

Fly Pan Am à son meilleur! Il fallait s'y attendre un peu. Sur ce deuxième album, le quatuor montréalais étonne encore une fois. Plutôt que de reprendre le schéma sériel du disque éponyme, on entend ici des sonorités qui vont du funk à la musique concrète, du noise à l'électronique ambiante. Ce rock instrumental a certainement changé sans toutefois trahir ses origines. Avec l'aide de musiciens tels David Bryant, Sam Shalabi et Alexandre St-Onge, la troupe de Roger Tellier-Craig va d'un accident sonore à l'autre de manière à garder l'auditeur constamment en alerte. Tout est question d'assembler ces morceaux afin d'assurer une cohérence organique. La règle, c'est qu'il n'y a pas de règles. La répétition obstinée d'une structure mélodique n'est jamais futile: on avance sans regarder en arrière. Le risque se mêle à des détours plutôt accrocheurs comme sur Rompre l'indifférence ou Il ne s'agit pas simplement d'improviser mais surtout d'assembler ce minimalisme hypnotique et somnambulique. On travaille les guitares, le rythme qui se casse, de même que les crevasses sonores. Une des parutions les plus fortes, jusqu'à maintenant, sur l'étiquette montréalaise Constellation.

CEUX QUI INVENTENT N'ONT JAMAIS VÉCU
Fly Pan Am
(Constellation)

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ÉLECTRONIQUE

Certains se souviendront peut-être de With Ocean Between, la première collaboration entre Pascal Asselin, du groupe Below The Sea, et Gavin Baker, de Billy Mahonie, sous le nom de Glider. Le duo anglo-québécois récidive, un an plus tard, avec l'aide de quelques remixeurs hors pair pour une transformation de cette mouture initiale. D'abord paru en Europe, il y a quelques semaines, sur le label dijonnais Alice In Wonder, la version nord-américaine de Sand From Water arrive sur l'indépendant Where Are My Records. Le résultat fonctionne pour ainsi dire à merveille. Il faut ainsi entendre les Couch, Rothko, Yellow6, Jefre Cantu de Tarentel ou 1-Speed Bike retravailler ces pièces aux allures atmosphériques. Du plus sombre (Galerie Stratique) à la lumière aveuglante (Ativin), les contrastes sont de mise sans toutefois donner dans l'éclectisme futile. On a l'impression que l'album gagne en densité tout comme en trouvailles. Ces relectures utilisent le dépouillement mais aussi les empreintes d'une musique électronique nerveuse. On ne parlera pas d'opportunisme ici alors que la plupart des morceaux trouvent de nouvelles directions à suivre. Deux inédits terminent ce séjour en orbite.

AND FROM WATER
Glider
(Where Are My Records)