L'envie d'aller faire autre chose…

Tatiana Melnychenko en répétition
Photo: Michaël Monnier Le Devoir Tatiana Melnychenko en répétition

Certes, l'action historique biblique de Nabucco ne se prête pas vraiment à la relecture scénique, mais le spectacle qu'en donne l'Opéra de Montréal tend à me convaincre que le risque d'une transposition vaut bien mieux qu'un traditionalisme écoulé et plan-plan, plombé par des mauvais choix scéniques qui aboutissent à une sorte de surréalisme involontairement ridicule.

Thaddeus Strassberger est apparemment allé dans les archives de la Scala de Milan pour retrouver des croquis de la première de Nabucco. Plaçant sur le côté gauche les loges du théâtre, peuplées d'aristocrates autrichiens, il montre donc en quelque sorte la représentation de la première à Milan en 1842, énième déclinaison du « théâtre dans le théâtre ».

La chose permet d'utiliser les attributs d'époque: carton pâte et (belles) toiles peintes qui font aujourd'hui la joie des institutions désargentées. Le point de départ est légitime et intellectuellement stimulant, les figurants parfaits, les éclairages et les costumes assez réussis. Le reste ne marche pas…

Car une idée de départ, toute judicieuse soit-elle, ne fait pas un spectacle. Quiconque ne connaît pas d'avance l'histoire par coeur aura beaucoup de mal à comprendre quoi que ce soit à cet embrouillamini scénique. Je ne suis pas allé vérifier dans les archives milanaises si Strassberger colle ou non à la scénographie de 1842, mais si cette scénographie était illisible à ce point il s'agissait de l'aménager.

Où sommes nous ? Question légitime quand le temple de Jérusalem (acte 1) et le Palais de Nabucco à Babylone (acte 2) apparaissent comme un seul et même endroit. Et les Hébreux, quand sont-ils libres; quand sont-ils prisonniers ? D'ailleurs la menace de mort qui pèse sur eux est totalement intangible. Et que vient faire un prêtre de Baal en 500 avant Jésus-Christ avec une hallebarde, arme européenne du Moyen-âge?

Mais il y a pire: l'illisibilité d'action. Lorsque Zaccaria libère Fenena, la didascalie de Verdi est « Ismaël arrête brusquement le poignard et libère Fenena qui se jette dans les bras de son père ». Ici, Fenena, libéré, ignore son père et reste avec ses geôliers ! Pareillement, quand Nabucco, au dernier acte, demande son glaive à Abdallo et l'enjoint de le suivre, ce dernier garde l'arme et tout le monde reste sur place. L'immobilisme est en marche!

La statue dorée de Baal est remplacée par un petit tas informe (du foin?), la symbolique du trône, qui anime Abigaille postée derrière une sorte de bureau, passe à la trappe et divers gags plus ou moins grotesques se glissent dans le spectacle: le féroce prêtre de Baal, inutile et inepte caricature de vieillard courbé, se glisse parmi les Hébreux pour adorer Dieu (?), Abigaille meurt comme une somnambule en s'évanouissant dans la nature, jusqu'à Nabucco, qui, une fois proclamé « roi des rois » s'écroule à la fin.

Si dans la fosse, Francesco Maria Colombo fait un efficace travail avec un orchestre qui se patinera encore, sur scène les voix sont variables: Gavanelli est honnête, assez gris mais avec une vraie ligne de chant qui manque à l'Abigaille de Melnichenko dont certaines voyelles se couvrent à la russe. Orlov, est avant tout un timbre et des graves. Son médium/aigu est épouvantable à l'acte I, plus acceptable ensuite. Antoine Bélanger chante bien, mais avec une voix qui n'a rien à voir avec celle d'Ismaele. Il aime Fenena qui semble l'aimer davantage, car elle a plus de voix. On espère que Pasquale D’Alessio était simplement dans un très mauvais jour.

L'ensemble, d'un provincialisme désarmant, ne contribuera en rien à la promotion de l'opéra comme art vivant, même si le nom de Verdi et le choeur des Hébreux rempliront la salle. Pendant ce temps les Québécois Barbe et Doucet font exulter Hambourg avec une Belle Hélène exubérante. Les obnubilations monomaniaques italiennes et traditionnalistes de l'Opéra de Montréal, ne nous font-elles pas rater quelque chose, là ?

Nabucco

Opéra en 4 actes de Giuseppe Verdi. Paolo Gavanelli (Nabucco), Tatiana Melnichenko (Abigaille), Ievgen Orlov (Zaccaria), Margaret Mezzacappa (Fenena), Antoine Bélanger (Ismaele), Pasquale D’Alessio (Abdallo), France Bellemare (Anna), Jeremy Bowes (Grand Prêtre de Baal), Choeur de l’Opéra de Montréal, Orchestre Métropolitain, Francesco Maria Colombo. Mise en scène : Thaddeus Strassberger, remontée par Leigh Holman. Éclairages : Mark McCullough (remonté par Jax Messenger). Costumes : Mattie Ulrich. Salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts, le 20 septembre 2014. Reprise mardi, jeudi et samedi à 19h30.