Du potentiel d’émerveillement des Cantates de Bach

Isolde Lagacé est la directrice générale et artistique de la salle Bourgie, du Musée des beaux-arts de Montréal.
Photo: Michaël Monnier Le Devoir Isolde Lagacé est la directrice générale et artistique de la salle Bourgie, du Musée des beaux-arts de Montréal.

Le samedi 13 septembre à 15 h à la salle Bourgie, Kent Nagano donnera le coup d’envoi d’une grande aventure qui marquera la métropole ces huit prochaines années : la présentation en concert de l’intégrale des Cantates de Bach.

 

Ce sont environ 200 cantates sacrées de Jean-Sébastien Bach qui sont parvenues jusqu’à nous. L’ampleur de la chose n’est en soi pas aussi unique que le corpus des 104 Symphonies de Haydn, car les cantates avaient au XVIIIe siècle une fonction liturgique utilitaire. Aussi, des compositeurs attachés à des centres religieux ont massivement contribué à en forger le répertoire. Pour situer les 200 cantates sacrées de Bach par rapport à deux contemporains, sachez que Christoph Graupner à Darmstadt a laissé 1418 cantates et Georg Philipp Telemann à Hambourg en aurait composé plus de 1700.

 

Les musicologues s’entendent sur le fait que Bach (1685-1750) a composé, à Leipzig, cinq cycles couvrant les dimanches et jours de fête de l’année liturgique, soit environ 300 cantates, dont un tiers est perdu. Le gros de cette production date des années 1723 à 1729. À Leipzig, Bach remania également des cantates antérieures, composées à Weimar au titre de son emploi précédent. Le trait d’union des oeuvres est la présence du choeur. La foule tire ainsi, à travers un choral final, les enseignements du récit poétique.

 

Rêve de jeunesse

 

La présentation d’une intégrale des cantates de Bach à raison de huit concerts par saison pendant huit saisons est une initiative de la fondation Arte Musica, qui préside à la programmation musicale de la salle Bourgie et du Musée des beaux-arts de Montréal. Pour sa directrice, Isolde Lagacé, interrogée par Le Devoir, les Cantates de Bach sont un « ancrage » dans sa « vie personnelle et musicale ».

 

Fille de la claveciniste Mireille Lagacé et de l’organiste Bernard Lagacé, Isolde et sa soeur jumelle, Geneviève Soly, ont fait partie de cette génération de mélomanes qui ont découvert le corpus des cantates étape par étape au fil des parutions de la célèbre et pionnière intégrale discographique de Nikolaus Harnoncourt et Gustav Leonhardt, dans des coffrets bruns de microsillons Telefunken : « Chez nous, la parution d’un nouveau volume était une fête. Ma soeur et moi apprenions les Cantates par coeur, texte comme musique. Nous n’étions pas les seules. Il y avait un vrai engouement pour cette découverte, cette fête sans cesse renouvelée. »

 

Les coffrets de disques ne sont pas le seul lien de la directrice de la Fondation Arte Musica avec les Cantates de Bach. Sa mère, Mireille Lagacé était organiste à l’église Erskine American, devenue aujourd’hui la salle Bourgie. Isolde se souvient : « George Little était le maître de musique de cette église. Il dirigeait un choeur, le Choeur Bach, et programmait une cantate de Bach chaque semaine. Ma mère nous emmenait aux répétitions du mercredi et aux messes. Découvrir une cantate de Bach était un bonheur insondable. Cela reste imprégné toute une vie. »

 

Isolde Lagacé considère que ce potentiel d’émerveillement perdure même aujourd’hui, car « beaucoup de cantates sont très peu jouées, surtout en concert ». Elle trouve « quelque chose d’universel » dans ce corpus, qu’elle considère comme « le summum du bonheur musical à l’état pur ».

 

Du rêve à la réalité

 

« Je ne me levais pas tous les matins en me disant “un jour, je présenterai à Montréal toutes les cantates de Bach” », avoue Isolde Lagacé, continuant dans un même souffle, « mais quand le projet de la salle Bourgie est né, c’est la première chose à laquelle j’ai pensé, car l’église Erskine American était vraiment liée aux Cantates de Bach. Au début, j’imaginais que ce serait un projet pour l’ouverture, mais l’ouverture d’une salle, c’est tellement gros que cela a été repoussé. » De fil en aiguille, et en laissant passer l’année de l’exposition Venise et la musique qui ouvrait le champ à nombre d’autres programmations de musique baroque, ce « très gros projet » est donc lancé pour l’an 4 de la salle Bourgie.

 

Qu’est-ce qui aurait pu arrêter ou compromettre un projet né d’une telle envie ? « L’aspect financier. Une cantate, cela demande un orchestre, un choeur et des solistes, un chef, le tout à plus ou moins grande échelle. Cela coûte au moins deux fois plus cher qu’un concert ordinaire, et je ne souhaitais pas augmenter le prix des billets. »

 

À l’aspect financier s’ajoute un véritable casse-tête de programmation : « La seconde année est presque finalisée, mais je n’ai aucun résultat de la 1re année. Je dois me fier à mon bon jugement et mon expérience. » Cette expérience, Isolde Lagacé l’a placée dans l’agencement des cantates, le choix de celles qui vont être présentées mois après mois. Cela ne se fera ni dans l’ordre de la numérotation BWV, aléatoire, ni dans l’ordre chronologique. « La règle est de présenter au moins une cantate qui a été écrite pour la fête ou liturgie du jour, autour de laquelle se greffent deux autres cantates requérant une instrumentation semblable et qui s’agencent bien en termes de minutage, de tonalité, etc. », nous dit Isolde Lagacé. C’est un travail de programmation assez compliqué, où toute sa connaissance synthétique du corpus est mise à contribution.

 

L’OSM (13 et 14 septembre), Clavecin en concert (30 novembre), le Studio de musique ancienne (13 décembre) et, par la suite, Caprice, Les Violons du Roy et Les Idées heureuses sont les ensembles sollicités cette saison par cette gigantesque entreprise. « Je ne resterai pas locale pendant huit ans », prévient Isolde Lagacé, qui voit dans le projet « une porte ouverte pour inviter des chefs, des ensembles, des chanteurs de l’extérieur ». Dès l’an 2, Isolde Lagacé nous promet déjà deux ensembles étrangers.

 

Parmi ses autres projets, il y a celui de faire chanter les chorals par les spectateurs : « 95 % des cantates finissaient par des chorals chantés par l’assemblée. Nous pourrons reprendre le dernier choral, comme en bis. » La répétition, une heure avant le concert, sera comprise dans le prix du billet : « C’est une façon de faire partie du projet : écouter de la musique, c’est extraordinaire ; faire de la musique aussi. »

LES CANTATES DE BACH

Concert inaugural. Cantates « Ihr, die ihr euch von Christo nennet », BWV 164, « Die Elenden sollen essen », BWV 75, « Herz und Mund und Tat und Leben », BWV 147. Jacqueline Woodley, Charlotte Burrage, Owen McCausland, Gordon Bintner, Choeur et Orchestre symphonique de Montréal, Kent Nagano. Salle Bourgie, samedi 13 septembre 15 h et dimanche 14 septembre, 14 h.

À voir en vidéo