Une soirée pour finir l'été extatique et chic

Arcade Fire au parc Jean-Drapeau
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Arcade Fire au parc Jean-Drapeau

On arrive au milieu de la première des trois premières parties. Allée de kiosques. Dont le kiosque pour Haïti, bien sûr, la cause est chère au coeur d'Arcade Fire. Il y a une fille juchée sur une glacière qui vend des «shooters» de Smirnoff. Je note: c'est tout Arcade Fire en résumé et en collision, à quelques mètres d'écart. Sur scène, alors que nous atteignons la terrasse des invités (quelle chance nous avons, faut bien le dire!), Fraka fait son zouk sans fracas, mais avec l'entrain voulu: ça met de l'ambiance. Les gens arrivent, arrivent, arrivent, beaux et bariolés, la consigne «tenue de soirée ou costume spécial» a été très suivie, joie de la fête déjà au royaume d'Arcade Fire, deux grosses heures avant l'entrée du groupe sur la scène grand format du parc Jean-Drapeau en ce samedi soir extraordinaire.

 

Deux paons se démarquent nettement, parmi les costumés. La brise fraîche agite les plumes, juste assez pour qu'on croie que c'est arrangé avec le gars de la magie dans l'équipe d'Arcade Fire. La file est longue au photomaton: avec tous ces iPhone et l'autosuffisance de l'égoportrait, on se demande qui a besoin de s'immortaliser ainsi... Peut-être pour pouvoir dire que c'était dans le lieu prévu à cet effet par le groupe lui-même.

 

Spoon, le groupe d'après, passe bien, très bien: pas festif, pas besoin, rien que du bon rock de guitares pas complexe et sans complexes, avec des mélodies qui tiennent bon l'heure impartie. Un DJ prend la relève: Dan Deacon. Dans le genre blitz de sons démentiellement imbriqués, le zig prépare manifestement et volontairement le terrain pour la totale Arcade Fire, Qui s'en vient, qui s'en vient: c'est comme si le DJ s'échinait à accélérer le temps restant: il est aussi très meneur de claques, ce qui finit par énerver. Dans ma tête, je hurle: «Get to it already!»

 

Mais non. Ça dure. Indûment longtemps. Et puis, finalement, il part et il n'y a plus que des bandes pour attendre. Des rythmes, trop répétitifs pour ma sciatique, qui tapent sur le même nerf.

 

La grande tribu d'Arcade

 

Et puis ça y est. Le présentateur fait sa présentation dans son costume ignifuge (comme les pompiers dans Objectif Lune), et enfin, enfin, la smala d'Arcade Fire est là. Et remplit instantanément l'espace, la scène, les oreilles. Quel formidable impact, j'avais oublié un peu. Depuis ma dernière fois, à la Place des festivals pour l'anniversaire de Pop Montréal, ça fait si longtemps? On est déjà à la fin de la tournée de l'album Reflektor. C'est fou, je le constate à nouveau, l'impact d'Arcade Fire sur scène. Tant de mouvement, simultanément, autour d'une même pulsion irrépressible: c'est la force du groupe, encore et toujours, cette alliance d'indépendances corporelles et d'instrumentation à la fois rock et baroque avec le groove commun pour seul but et l'intensité pour seule manière.

 

Ça enchaîne tout aussi intense, mais plus magique: orgie de couleurs psychédéliques et sing-along à milliers de voix dans Rebellion (Lies), premier hymne national du groupe en cette soirée, cela s'entend, cela s'entérine, ça se célèbre. Tout de suite après, Joan Of Ark est une machine à danser, et le parc Jean-Drapeau un ballroom à ciel ouverts pour corps bondissants. Il y a un bon mot anglais pas facilement traduisible pour ce type de frappe: relentless. Que rien n'arrête.

 

On ralentit le tempo: c'est Empty Room, comme un beau grand slow. Collé serré à 40 000. Sommes-nous 40 000? Plus nombreux encore? On le dirait. Le slow ne dure qu'un temps: quelques mesures et ça explose, la suite est follement enlevée. Ça pourrait être une fin de show. Ce n'est qu'une éruption qui en annonce d'autres. Et ça ralentit à nouveau. On cesse de bondir, on se colle. Et la chanson est finie et on a eu chaud.

 

Win Butler remercie, remercie, remercie «son monde»: c'est un «homecoming», et dès lors, la parfaite mise en contexte pour The Suburbs. En effet, nous y sommes, chez nous et chez eux! La chanson, plus pop que les autres, enrobe tout Montréal, la ville scintille derrière la scène, le Mile-End fait des clins d'oeil à ses enfants devenus grands. Douceur du retour à la maison. Ce qui n'est pas une raison pour ne pas exulter la chanson d'après! Ça repart avec Ready To Start la bien nommée. Une autre de ces chansons qui roulent tellement dans le bon sens qu'on se demande si une fin est possible: d'ailleurs, elle est abrupte, cette fin, pas moyen de faire autrement.

 

On reste dans le quartier: grand sentiment d'appartenance autour de Neighborhood #1, cette chanson, on le comprend plus que jamais, est la nôtre autant que la leur. Nous nous sommes mariés à Arcade Fire avec cette chanson: de fait, il y a des confettis qui pleuvent sur scène pour rappeler les noces. Liens indéfectibles, refrains partagés en cadeau. Affection mutuelle.

 

Suit We Exist: ambiance Bryan Ferry, soul des années 1980 à la Slave To Love. Arcade Fire a toutes sortes de références, et on a souvent les mêmes. Communion, encore. New wave de luxe. Sensualité pour un samedi soir d'été. Pas de pause, Win inclut My Body Is A Cage, sourds rythmes pour tout habillage. C'est tellement caressant que ça ne peut que repartir en survitesse, et c'est ce qui arrive: Keep The Car Running, pied au plancher. Twist pour un siècle neuf. No Cars Go! Un autre groove immense produit par tous ces gens et tous ces instruments: exemplaire collectivité en marche que ce groupe! Ça avance, ça avance, en équipe improbable, mais qui fonctionne! Ça donne confiance en l'humanité, tiens. Si ça peut marcher, cette drôle d'affaire, ces violons, ces percus, cet accordéon, ces guitares, ces unissons et ces harmonies, tout est possible. Note: sourire magnifique de Régine Chassagne à la fin.

 

Rythme chaloupé: c'est Régine, justement, qui chante son Haïti chéri, sa douleur et sa joie. Et cet amour est plus grand que le parc, plus grand que la ville derrière: à grandeur d'âme. Avec section de cuivres pour le supplément de souffle. On reste dans le chant spirituel et les rythmes chaloupés: Win chante Afterlife couché sur scène, comme s'il regardait le ciel et posait la question des questions. Dans la foule, un personnage tout en miroirs réfléchit tout haut.

 

Ça se transporte sur la petite scène centrale: c'est de là que brillait l'homme-miroirs, de là que Régine chante It's Never Over (Oh Orpheus), Win est demeuré sur la scène principale, ils harmonisent, se répondent à distance. L'effet est saisissant: on dirait qu'elle est la porte-parole de la foule et lui parle. Il y a des danseurs autour d'elle. Délicat chassé-croisé.

 

Régine a rallié la scène. De sa voix haut perchée, elle domine un morceau disco-soul qui évoque irrésistiblement Blondie au temps de Heart Of Glass. Ce groupe est mille groupes en même temps. Large comme l'univers de la musique.

 

Déjà les rappels? Déjà les rappels. Enfin, pas exactement. Affublés de masques géants, une Céline chante à un Pape Jean-Paul II... Une colombe, en play-back surréaliste: la pratique de l'absurde manière Arcade Fire, sorte d'hommage décalé, très décalé, à Montréal, et après, ça repart comme si de rien n'était. Hymne national du groove, encore, mais très riff rock dans le genre. ll y a un moment ou, même dans un show d'Arcade Fire, la guitare redevient souveraine.

 

Retour à l'origine: le groupe joue une chanson du groupe-frère Wolf Parade. C'est l'hommage, le vrai cette fois, à la scène musicale montréalaise qui a vu naître Arcarde Fire. Le Mile-End plein le parc Jean-Drapeau. Il y a encore deux ou trois titres au programme, histoire de ramener le groupe au centre et au présent et triompher comme il se doit, mais ça pourrait finir là. Ça finit là pour nous. C'est le temps d'attraper les premières rames du métro, avec la dernière mélodie en bagage. Salut Arcade Fire, fête de fin de tournée, vacances à la clé: comment faire plus la prochaine fois, se demande-t-on? Ils trouveront bien.

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