Une semaine de mélomane avec Spotify

Pour le compositeur américain de musiques chorales Eric Whitacre, Spotify permet immédiatement de repérer les cinq compositions les plus écoutées, et donc les plus populaires.
Photo: Source Originalartists Pour le compositeur américain de musiques chorales Eric Whitacre, Spotify permet immédiatement de repérer les cinq compositions les plus écoutées, et donc les plus populaires.

Nous l’attendions au Canada depuis bien longtemps. Le service d’écoute à la demande sur Internet Spotify, en usage courant en Europe depuis 2009 et aux États-Unis depuis 2011, arrive dans notre pays. Les amateurs de musique classique sont-ils gagnants grâce à ce nouveau mode de consommation musicale ?

 

La société suédoise Spotify, créée en 2007, s’enorgueillit de rejoindre plus de 40 millions d’utilisateurs, dont 10 millions d’abonnés payants dans 57 pays, auxquels sont offerts 20 millions de morceaux de musique.

 

Depuis le début d’août 2014, le service d’écoute à la demande (streaming) est enfin disponible au Canada pour ceux qui demandent une invitation pour y avoir accès. Le fait de tester Spotify trois à cinq ans après d’autres grands marchés permet au consommateur d’ici de bénéficier d’une offre multiplateforme très bien rodée, qui se décline sur tous les supports — téléphones intelligents, tablettes, ordinateurs portables et fixes. Avec un téléphone (ou une tablette) associé à une enceinte bluetooth, c’est un accès ambulatoire à une discothèque géante qui s’offre au mélomane dans des conditions d’écoute tout à fait décentes.

 

Découvrir une version quasi introuvable de la Symphonie pastorale de Beethoven par Rafael Kubelik et le Royal Philharmonic Orchestra en pleine nature aux doux effluves de purin portés par la brise, c’est l’inattendue expérience à laquelle nous nous sommes adonné la semaine dernière…

 

Spotify existe en version gratuite, avec de la publicité qui s’insinue entre les morceaux. Pour 9,99 $ par mois, il sera possible d’écouter la musique en meilleure qualité, sans publicité, et de sélectionner des morceaux pour consommation ultérieure sans connexion Internet (offline).

 

Streaming et écologie

 

De la musique gratuite en toute légalité ? Oui, c’est possible. Qu’il soit bien clair que, contrairement à des sites d’échange, qui faisaient florès il y a quelques années et enfreignaient le droit d’auteur, Spotify est une société licite, reconnue et établie, qui travaille avec l’industrie phonographique.

 

Spotify ne peut mettre dans ses rayons que ce que l’industrie lui concède. On n’y trouve donc pas tout. Mais avant de s’adonner aux plaisirs de la découverte, il faut que chacun règle en son âme et conscience une question morale. À l’origine, Spotify s’est largement présentée auprès de l’industrie phonographique comme une vitrine de la production musicale. Le schéma idyllique, déroulé alors, consistait à prétendre que le public allait, grâce à Spotify, « faire connaissance » avec la musique pour ensuite l’acheter en bonne et due forme sous forme de CD ou de téléchargement.

 

L’industrie la plus bête du monde, comme j’aime à l’appeler, a gobé le scénario. L’expérience montre évidemment depuis quelques mois que l’accès aisé à la consommation musicale en streaming fait reculer les ventes de téléchargements. Or, en se référant à l’entrevue menée il y a quelques semaines par Le Devoir avec Robert von Bahr, fondateur de l’étiquette Bis, on apprend la chose suivante : « Si vous écoutez une symphonie de Pettersson d’une heure sur Spotify, nous toucherons 0,4 cent… que nous devons partager avec les artistes. Le streaming n’est pas viable dans ces conditions. »

 

En d’autres termes, le modèle économique de rétrocession de droits aux artistes est extrêmement déséquilibré. Pour l’utilisateur, contribuer à doper le streaming au détriment des ventes (physiques ou dématérialisées), c’est mettre en péril l’écologie économique de la musique. Cela dit, ce n’est pas le consommateur qui a signé ces pactes ahurissants et c’est à ceux qui l’ont fait de rattraper le coup…

 

Apprivoiser la bête

 

Lorsqu’on expérimente l’usage de Spotify dans tous les genres de musique, on comprend bien ce qui est en péril : acheter de la musique pour consommer de l'« ambiance sonore » devient totalement inutile. Sur Spotify, il existe moult listes d’écoute pour toutes les humeurs et situations possibles et imaginables, sans compter les programmes que l’on peut se créer soi-même, en plus des albums complets d’artistes de tous genres.

 

A contrario, c’est en classique que le schéma « écoutez avant d’acheter » fonctionne et prend tout son sens. Vous lisez dans Le Devoir une critique des Symphonies de Schumann par Yannick Nézet-Séguin ; vous pouvez aller vous rendre compte par vous-même avant d’acheter le CD (à l’indéniable plus-value sonore) et la lecture de notre portrait récent du chef Ferenc Fricsay peut être supportée en temps réel par l’écoute d’un choix large de ses plus beaux enregistrements.

 

Une utilisation majeure et inespérée de Spotify concerne l’accès à la musique de notre temps. Si, au sein de l’album des 27 Encores de la violoniste Hilary Hahn, vous avez été impressionné par la pièce du Japonais Somei Satoh, en cherchant son nom sur Spotify vous accédez illico à cinq albums complets de sa musique et pouvez poursuivre l’exploration. Un outil vous indique d’ailleurs que vous aimerez peut-être Sofia Goubaïdoulina ou Toru Takemitsu… Une bonne douzaine de plages de Claude Vivier sont accessibles à qui n’ira jamais a priori dans une salle écouter sa musique. Sans compter des disques plus facilement accessibles sur Spotify que nulle part ailleurs. Ce n’est pas chez un disquaire que vous trouverez l’oeuvre Menuhin :Présence d’André Prévost enregistrée en 2005 par le NEM sur étiquette Doberman-Yppan.

 

Pour le compositeur de musiques chorales Eric Whitacre, très à la mode, un palmarès permet immédiatement de repérer les cinq compositions les plus écoutées, et donc les plus populaires et représentatives. Là aussi, la recherche de Whitacre oriente facilement l’amateur, à travers la liste « Artistes similaires », vers l’oeuvre de son collègue Morten Lauridsen.

 

Le mélomane plus chevronné peut, lui, faire d’éminentes découvertes. Nous vous avons parlé de la rare Pastorale de Kubelik en 1959 à Londres. Ces trouvailles peuvent se répéter en matière d’archives musicales comme d’actualités discographiques. On déniche aisément sur Spotify des nouveautés Deutsche Grammophon qui ne paraîtront ici que dans quelques semaines…

 

Par contre, il est patent que l’architecture du site et de sa base de données a été créée pour la musique pop : un titre et un interprète… En classique, compositeurs, oeuvres, intitulés de mouvements, nom des interprètes sont très à l’étroit, et l’information sur ce que l’on écoute est souvent lacunaire car très dépendante de ce qui figure sur la couverture du disque. Dans l’album Beethoven-Karajan, entend-on les symphonies enregistrées en 1962, en 1977 ou en 1984 ? Qui sont les trois solistes du Triple concerto de Beethoven dirigé par Fricsay ? Pour les enregistrements anciens, libres de droits, la multiplication de « faux disques », compilés par des quidams avec nombre d’erreurs et à partir de sources sonores non originales, ne facilite hélas pas non plus le repérage : il y a là des ferments de dérapages possibles.

 

Certes, Spotify n’est pas la seule source de musique en streaming et certains ne manqueront pas de faire remarquer que l’on trouve autant, voire davantage, de trésors sur YouTube. Mais, dédié à la musique, Spotify avec une diffusion dans près de 60 pays, est en passe de devenir une référence. Bien utilisé, ce nouvel outil est pour le mélomane une surprenante et majeure invitation à la découverte.

40
millions de personnes utilisent Spotify, parmi lesquelles 10 millions sont des abonnés payants.
20
millions de morceaux de musique sont mis à la disposition des utilisateurs du service d'écoute.

 
3 commentaires
  • Jean-François Laferté - Abonné 30 août 2014 07 h 12

    Vous connaissez Qobuz?

    M.
    Je suis abonné à ce service en provenance de la France qui offre en très grande qualité la musique dématérialisée.J'y ai trouvé les enregistrements d'Arturo Benedetti Michelangeli en qualité flac.
    Une écoute vous convaincra!
    Jean-François Laferté
    Terrebonne

  • Nasser Boumenna - Abonné 1 septembre 2014 04 h 26

    la faute à qui?

    C'est sûr qu'à .04 cents, Bis ne fait pas d'argent mais on ne peut accuser les mélomanes de ce problème. La question en est une de pouvoir de négotiation des petits éditeurs avec les fournisseurs du streaming. C'est là qu'il va falloir chercher une plus grande part du gâteau. Déjà, au début des années 2000, on disait cela et je vois que rien n'a changé depuis.

  • Christophe Huss - Abonné 1 septembre 2014 15 h 50

    Je connais

    Oui, Mr Laferté, je connais Qobuz, Deezer, je sais qu'aux États-Unis Pandora - icone boursière - domine le marché.
    Sur Qobuz vous serez intéressé par ceci
    http://lentreprise.lexpress.fr/creation-entreprise

    Mr Boumenna, me semble que ma phrase " ce n’est pas le consommateur qui a signé ces pactes ahurissants et c’est à ceux qui l’ont fait de rattraper le coup…" était claire à ce sujet!
    CH