Père de la flûte à bec et chef coloriste

Parmi les pionniers du renouveau de la musique baroque de la seconde moitié du XXe siècle, Frans Brüggen occupe une place de patriarche. On lui doit la renaissance de la flûte à bec et de la flûte baroque.

 

Dans l’aréopage des premiers maîtres du renouveau baroque, Alfred Deller était la voix, Gustav Leonhardt le claveciniste, l’organiste et l’autorité morale, Nikolaus Harnoncourt et Anner Bylsma les violoncellistes et Jaap Schröder le violoniste. Frans Brüggen, leur cadet, était le flûtiste.

 

Frans Brüggen est, avec Leonhardt, l'animateur de l'école flamande qui souhaita faire revivre un répertoire mais aussi des instruments. Il retravailla à faire reproduire des flûtes des siècles passés. Son défi le plus important fut la résurrection de la flûte à bec. Nommé professeur à l’âge de 21 ans, il forma des générations d’instrumentistes.

 

Dès les années 60, le travail pionnier de Frans Brüggen fut documenté à travers de nombreux enregistrements sur étiquettes « Das alte Werk » (Telefunken) et Seon. Parmi ses partenaires d’alors, outre Leonhardt, on retrouvait souvent Anner Bylsma, né la même année que lui. À la fin de 2012, Teldec a réuni en un coffret de 12 CD la « Frans Brüggen Edition », montée et conçue en collaboration étroite avec le légendaire producteur de « Das alte Werk », Wolf Erichson.

 

Brüggen ne ressassa pas son instrument à l’infini. Il devint un chef d’orchestre de renom, créant en 1981 l’Orchestre du XVIIe siècle. Cette initiative tomba à pic pour l’industrie phonographique qui, dès les débuts du compact, vendit au consommateur des interprétations dites « historiquement informées » de Haydn, de Mozart, puis de Beethoven et de Schubert. Brüggen oeuvrait chez Philips, Hogwood chez Decca, Gardiner chez Archiv, Harnoncourt chez Teldec et Norrington chez EMI.

 

De tous ces chefs, Brüggen était le moins obsédé par la carrure rythmique et le plus sensible à la couleur et au fruité sonore, comme en témoigne le finale de la 6e Symphonie de Schubert (à écouter sur notre site) que Brüggen est l’un des seuls à avoir vraiment compris. Cet art, qui connut une période de gloire entre 1985 et 1995, s’étiola par longues périodes dans des années 2000 en dents de scie, comme si cet être efflanqué, qui était aussi l’invité privilégié de l’Orchestre du Siècle des lumières, était souvent immensément las.

 

De ses deux cycles Beethoven, l’un chez Philips (1994), l’autre chez Glossa (2011), il faut absolument privilégier le premier, qu’Universal vient de rééditer, le 5 août dernier, sur étiquette Decca.

Frans Brüggen dirige le Finale de la Symphonie n° 6 de Schubert

Maurice Steger: « Il a été notre inspiration »

Plus grand virtuose de la flûte à bec de notre temps, Maurice Steger a accepté de faire une parenthèse dans ses vacances pour confier ses sentiments au Devoir. Lui qui a étudié avec les deux principaux maîtres formés par Frans Brüggen voit disparaître « la plus grande figure du XXe siècle » dans sa discipline. « Brüggen a créé un style », mais aussi « un idéal sonore qui se prolonge au XXIe siècle ». « Nous n’avons pas fait tant de progrès aujourd’hui, ajoute Steger. Nous avons l’esprit plus clair sur ce que nous ne voulons pas. » Maurice Steger évoque la nature du son, « qui ne saurait émaner d’instruments modernes ». Brüggen fut déterminant dans la quête de cet idéal : « Il avait une collection de 17 flûtes baroques originales et il a travaillé à stimuler les facteurs d’instruments à en faire les meilleures copies possibles. » Le plus brillant fut « un Australien, Fred Morgan, décédé aujourd’hui ». Selon Steger, « le meilleur facteur vivant, Ernst Meyer, est mû par la même interrogation » qui taraudait Brüggen et Morgan : « Comment l’instrument pouvait-il sonner il y a 300 ans, vierge des attaques de l’humidité ? » Car, constate-t-il, « toutes les copies à l’identique d’instruments historiques sonnent mal, car le canal où passe le vent s’est modifié au fil du temps ».