La revanche des pyromanes

Après un concert de samedi soir frustrant en raison des nuisances sonores et d’un niveau musical un peu en deçà des espérances, nous espérions retrouver dimanche les frissons jadis dispensés dans cet amphithéâtre par la Deutsche Kammerphilharmonie de Brême (DKP) et son directeur artistique Paavo Järvi.

 

Tous ont été au rendez-vous : le ciel clément, le silence de la nature enchanté par des oiseaux facétieux, les musiciens, le chef et un soliste tout simplement prodigieux. Il manquait juste un public qu’on aurait imaginé et souhaité plus nombreux.

 

Christian Tetzlaff a lancé le concert sur orbite de manière fulgurante, ou plutôt incandescente. Le Concerto pour violon de Brahms par Tetzlaff est une expérience rare et précieuse. Les yeux mi-clos, le violoniste « rentre dans la corde » comme peu aujourd’hui. Dosant les nuances jusqu’à l’infinitésimal, il incarne une voix affirmée, dont les phrases se consument littéralement à partir d’une étincelle, ce qui donne une tension exceptionnelle à son discours.

 

Paavo Järvi, qui l’avait accompagné plusieurs fois dans cette oeuvre, savait de quoi il en retournerait et nous a préparés dès l’introduction, jamais alanguie, à ce Brahms de pyromane. Le chef a aussi opté pour la respiration juste dans un second mouvement vraiment ardent. Le regard entre les deux artistes avant de se jeter dans le finale disait tout de leur complicité. Parmi les grands moments de l’interprétation, il faut citer la liberté de la cadence du 1er volet, très rhapsodique.

 

Dans la 1re Symphonie, Paavo Järvi et la DKP n’en sont plus aux tâtonnements : le concept est assis et ils nous ont donné les frissons de leurs grandes soirées beethovéniennes. Il faut rappeler l’extraordinaire engagement des musiciens de la DKP, les prises de risques et leur solidarité (les regards entre les chefs de pupitre !). Comme l’aurait titré Stockhausen, une « Musik im Bauch » (musique dans le ventre) part des contrebasses et irradie dans l’orchestre, à travers des pupitres de violoncelles et altos exceptionnels. L’énergie est ludique, les accentuations nettes, les pizzicatos nourris, la souplesse hors norme. C’est cette souplesse avec laquelle Järvi joue comme un chat dans des lectures à haut risque des Danses hongroises n° 10 et 1.

 

Les caractéristiques de la grande 1re Symphonie du tandem sont un passionnant soulignement des phrasés liés dans le 1er volet, un sostenuto très allant dans le 2e mouvement (avec un violon solo de haut vol), un 3e volet enchaîné, animé comme un brasier et un fnale jamais pompeux à l’agogique parfaite (sauf le choral de cuivres à la fin, inutilement ralenti).

 

Dans nos souvenirs l’expérience de dimanche effacera progressivement les frustrations de samedi. On se souviendra avec émotion et palpitations d’un brûlant Concerto pour violon et d’une 1re Symphonie enflammée.

DIE DEUTSCHE KAMMERPHILHARMONIE BREMEN

Brahms : Concerto pour violon, Symphonie n° 1. Christian Tetzlaff (violon), Paavo Järvi (direction). Amphithéâtre Fernand-Lindsay, dimanche 3 août 2014.

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