Blackshaw-Mozart: douleur et grâce

Le pianiste Christian Blackshaw va littéralement «chercher la musique » dans le moindre recoin.
Photo: Herbie Knott Le pianiste Christian Blackshaw va littéralement «chercher la musique » dans le moindre recoin.

Tous ceux qui font de la photographie se souviennent de ces temps de la photo argentique où, lorsqu’il s’agissait de photographier à très faible luminosité, on poussait la sensibilité d’une pellicule de 400 ISO à 1600 ISO pour, au final, avoir des images à gros grains et peu définies. Aujourd’hui, certains capteurs numériques sont si sensibles que même à 6400 ISO, la photo ne pose aucun problème. Résultat pratique visible, même par les béotiens : ces appareils performants semblent littéralement « inventer de la lumière » et aller chercher dans les images des choses dépassant ce que l’oeil humain « normal » peut y déceler.

C’est cette analogie qui m’est venue à l’esprit en écoutant Christian Blackshaw jouer quatre sonates de Mozart, samedi à Orford. Réponse à la question numéro 1 : oui, Christian Blackshaw, « en vrai » (et pas seulement au disque) est un artiste hors normes. C’est aussi un pianiste très solide, sur le plan technique. Question numéro 2 : en quoi est-il si spécial ? C’est là qu’intervient l’analogie avec la photographie. Comme ces capteurs qui réinventent la lumière, Blackshaw va littéralement « chercher la musique » dans le moindre recoin, dans tel trille, tel croisement de voix, telle ornementation, tel allègement du son et, surtout, en creusant les modulations (changements de tonalité) comme un archéologue redécouvre une cité perdue.

C’est là que la chose devient éminente, car elle aboutit à une révélation : les sonates pour piano sont le laboratoire intime de Mozart. C’est là qu’il fait sourdre sa douleur, mais c’est là aussi qu’il expérimente. Pour moi, l’immense choc de ce concert fut le mouvement lent de la Sonate K. 533, dont les modulations, sous ces doigts et illuminées par cet esprit, anticipent carrément l’univers des derniers quatuors de Beethoven. Qui l’eût cru ?

Dans le grand passage en mineur de l’Andante cantabile de la Sonate K. 330, Blackshaw dévoile une plaie béante, une blessure profonde. S’y posera, en furtive guérison, un mouvement final allègre, d’une grâce infinie.

En jouant dans une quasi-pénombre, Blackshaw force la concentration du spectateur et tout l’édifice musical se tient comme un cérémonial. Le pianiste use très peu de pédale, mais quand il le fait, notamment dans la Sonate K. 457, c’est pour lancer de rares rayons de lumière. Il a poussé le Yamaha du Centre d’arts au-delà de ses derniers retranchements. On imagine ce qu’aurait été ce récital sur le Steinway Hambourg de la Maison symphonique…

C’était un concert ardu, demandant une immense attention de la part d’un public exemplaire, qui s’est montré digne de recevoir ce message et ces confidences, parfois désespérées, d’un Mozart aux antipodes de l’image de quasi-crétin libidineux et rigolard dépeint dans le film Amadeus.

Deux derniers mots. L’un sur la fausse bonne idée de faire précéder les concerts par une prestation d’un étudiant. Écouter un altiste jouer du Henri Vieuxtemps avant la Grand’ Messe a obéré le capital de concentration des auditeurs, rendant trop longue une 1re partie déjà fort ardue. L’autre sur la dérive incontrôlée vers l’hyperbole dans les titres des concerts : Timothy Chooi : le miracle, jeudi (Lanaudière), Beatrice Rana : vers le firmament, vendredi (Lanaudière), Blackshaw, le plus grand mozartien, samedi (Orford). C’est trop, c’est ridicule.

Blackshaw, le plus grand mozartien

Mozart : Sonates pour piano K. 330, 533/494, 570 et 457. Christian Blackshaw (piano). Salle Gilles-Lefebvre, samedi 26 juillet 2014.

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