Mais si, on chante en français aux Francos!

Le chanteur belge Jean-Luc Fonck, du groupe Sttellla, en concert samedi sur la grande scène des 21es Francofolies de Spa
Photo: Valérie Pirard Francofolies de Spa Le chanteur belge Jean-Luc Fonck, du groupe Sttellla, en concert samedi sur la grande scène des 21es Francofolies de Spa

C’était le lundi 14 juillet dernier, fête nationale des Français. Une demi-page de pub, dans La Libre Belgique, deux jours avant le fabuleux coup d’envoi Stromae des Francofolies de Spa, 21es du nom. « Le Village francofou en français dans le texte », annonçait-on. Dessous, une liste des artistes correspondant au critère : Lavilliers, Bruel, -M-, Renan Luce, Sttellla, Marie Warnant, Benjamin Schoos, Suarez… Une petite vingtaine sur la soixantaine de concerts payants. Un gros tiers, j’arrondis, et vive la communauté francophone ! Comme si on s’en faisait une gloire. Comme si c’était victoire de le proclamer.

 

Aveu de défaite, oui. Précision jugée nécessaire, à tout le moins. Une autre demi-page, un autre jour, distingue les Belges programmés, Flamands autant que Wallons. Des fois qu’on en aurait douté : allons donc, des Belges en Belgique, vous voulez rire ? C’est Jean-Luc Fonck, monsieur Sttellla (oui, deux t trois l, faut-il rappeler), qui doit se marrer, lui qui a élevé le calembour-belge-qui-sent-la-moule au rang d’art noble : il était souverain, Jean-Luc, samedi en fin d’après-midi sur la grande scène dudit Village francofou. Plus souverain que le roi Philippe, dont on parle partout parce que c’est le premier anniversaire de son couronnement, et surtout, paraît-il, parce qu’il a travaillé fort du sparadrap pour sa Belgique éternellement déchirée dans ses mauvais plis.

 

Tout le monde chantait, petits et grands, Wallons et Flamands, les succès — les hymnes ! — de Sttellla, donnés par le fier Fonck avec quatre musiciens plutôt rock’n’roll, à la fois aguerris et hilares : c’est quelque chose d’entendre et voir 5000 personnes entonner « A-gla-gla/Aglaé/Tu n’es qu’un glaçon manqué… ». Surtout à 31 degrés Celsius à l’ombre : rafraîchissant, c’est le mot. Se marrer en français dans le texte : j’aurais mis ça comme slogan dans la pub, en plus-value intrinsèquement belge. À mi-course, Jean-Luc a dit à son bassiste : « On se rapproche tout doucement du rappel… » Le bassiste s’est étonné pour rire : « Déjà ? » Et Sttellla démarra James Bourg et Gains Bond : oui, on rigole rien qu’au titre.

 

Chanter yaourt pour trancher dans le gras

 

My Little Cheap Dictaphone, je ris moins. Ils ont bien le droit de chanter en anglais, ces Liégeois, encore faut-il qu’ils parlent un peu la langue de Coldplay. Je l’ai déjà écrit, je le récris : hé ! ho ! les Belgo-Belges, ça se dit pas en anglais, My Little Cheap Dictaphone. Erreur d’usage. Un Anglais dirait : My Cheap Little Dictaphone. Ça dénonce. Eh ben, ils sont pas les seuls : Girls in Hawaii, groupe plébiscité ici, s’exprime en yaourt similianglo pas nature. On entrave que dalle, dirait Audiard dans un polar. Le public avale, pas grave, ça riffe rock par numéros, les bons numéros faut croire. Sad, if I may say so.

 

D’autant triste qu’il existe une véritable scène belge francophone, qui a bien du mal à se faire voir et entendre ailleurs que sur YouTube et consorts. Je sors d’une rencontre-débat à l’intention des « gens du métier », qui avait pour thème la recherche de pistes pour réussir en France… en français. Unique voie d’accès pour les uns : le numérique. Pour d’autres, c’est la tournée ou rien. Tout le monde s’entend sur un point : la diffusion n’est plus ce qu’elle était, impasse à la radio, carrément la cata à la télé, à plus forte raison pour les chanteurs, chanteuses et groupes francophones. Marc Pfeiffer, l’un des panélistes, programme L’Estival, festival à 90 % francophone et francophile : on y trouvera notamment CharlÉlie Couture, Les Chercheurs d’or et Richard Desjardins, entre le 26 septembre et le 11 octobre à Saint-Germain-en-Laye. Pour lui, c’est pas complexe : si l’artiste a une « touche particulière », le public la trouvera. Fabrice Absil, l’expert en nouvelles technologies, renchérit : « La langue française n’est pas un obstacle si c’est un vrai univers… » Bref, l’exemple sera servi plus souvent qu’une bière belge au Café de l’Europe, faut être Stromae.

 

Ou alors, sans grande velléité de succès, faut faire de la chanson francophone belge telle qu’on l’aime. J’écoute depuis deux jours La cécité des amoureux : joli nom et fort agréable jeune groupe liégeois, trois gars, une fille. Leur gérant distribuait bio et démo à la rencontre des Québécofolies, vendredi. De la chanson pop raffinée, quelque part entre Arno et Pierre Lapointe, c’est dire l’étendue de l’horizon. Citons Le ballet des phasmes, c’est beau rien qu’à lire : « Elle ne peut nous rendre heureux / La cécité des amoureux […] Et s’il faut abattre sa carte / D’une tolérance d’usage / Se glisse parfois sous le tapis / Le charme discret du mépris / Il n’est jamais question d’amour / Et quand un mâle fait la cour / Il ne voit au fond de vos yeux / Qu’un doux miroir avantageux ». Pas programmé, ce groupe, aux Francos de Spa cette année : on a bon espoir pour 2015. Let’s hope, quoi.