La douceur explosive de Pierre Kwenders

Pierre Kwenders
Photo: Yannick Fornacciari Pierre Kwenders

Jeudi soir, Pierre Kwenders donnait un avant-goût du disque qu’il fera paraître cet automne. C’était à la Sala Rossa, magnifique salle pour un faiseur d'ambiance de grande qualité. Ce n’était pas le plus gros événement des Nuits d’Afrique et la salle n’était pas complètement remplie, mais ce concert avait quelque chose de remarquable, comme une des premières lancées d’un artiste qui marquera un genre nouveau.

 

C’était la douceur dans la cité, la voix céleste dans une électro torride et percutée de manière complètement tribale par Julien Sagot qui frappait de la baguette comme un possédé. C’était aussi le super groove au bout de la guitare et les climats aériens par le synthé de Daniel Leznoff qui complétait magnifiquement l’équipe comme le troisième mousquetaire d’un quatuor complété par… MacBook. 

 

Fond congolais

 

Pierre Kwenders porte le nom de son grand-père. Il en retient ce fond congolais. Mais d’où vient son excentricité suave? On n’en est pas encore là. Il arrive pieds nus, vêtu d’une jupe carottée, d’un chandail d’un rouge éclatant et d’un chapeau africain de circonstance. On lance la première pièce, il projette sa voix céleste et danse au son des éclats de guitare électrique et des percussions obsédantes, ou plutôt, de la multi percussion composée de congas, de grosses caisses et de cymbales. Tout cela éclate, pendant que les cordes rockeuses deviennent plus denses et que MacBook veille aux atmosphères.

 

«Est-ce que vous êtes avec moi?», demande le chanteur maître de cérémonie. Il a conservé beaucoup des maîtres congolais de l'ambiance et sans doute des Kofi Olomide, Franco et Taboulé Rochereau, mais il parvient à s’en démarquer par une danse hybride et parfois cette façon de ralentir ou de briser le rythme rapide par des mouvements très lents. Il va jusqu’à tomber à genoux en chantant, mais tout coule et on le sent relax.

 

On entame Baye Ebele, une autre de ses deux mini albums. Six pièces en seront tirées et quatre autres sont nouvelles. La guitare devient atmosphérique et la musique plus lente. On plonge dans l’Acadie du classique Mardi Gras, sautillante et syncopée, avant d’aborder une pièce moins connue. Le rythme devient hachuré et le synthé aérien. Kwenders vocalise, étire les notes et possède cette façon singulière de faire traîner les phrases. Céleste, il devient parfois stellaire, mais la voix parait plus puissante que sur disque, même dans les douceurs qui sont toujours très mélodiques et qui se fondent dans une sorte de soul naturel, parfois presque angélique.

 

Il sait aussi vocaliser, chanter rythmique et trouver le refrain accrocheur qui fera chanter des gens qui ne comprennent pas ses paroles, sauf pendant quelques moments en français ou en anglais. Deux ou trois onomatopées suffisent pour lancer le bal. Le chanteur appelle cela des chansons à répétitions. Avec lui, tout est question d’amour et jamais de guerre, sauf peut-être dans le titre Ali Boma Ye, «Ali tue-le» en référence au combat Ali-Frazier à Kinshasa en 1973, mais ceci ramène aux nombreux clins d’œil de Kwenders aux liaisons entre l’Afrique et l’Amérique dans le contexte urbain des années 2010. C’est peut-être ce que nous retiendrons finalement: la world africaine 2.0 est en train de s’écrire sous nos yeux par un artiste sensible et brillant.

 

Collaborateur

Le Devoir