Le demi-siècle de l’album suprême

Les dix dernières années de la vie de John Coltrane ont été purement stupéfiantes de créativité. A Love Supreme en est l’emblème.
Photo: Illustration Tiffet Les dix dernières années de la vie de John Coltrane ont été purement stupéfiantes de créativité. A Love Supreme en est l’emblème.

Avec le Kind of Blue de Miles Davis, A Love Supreme est sans conteste l’album le plus important de l’histoire du jazz. Un chef-d’oeuvre qui marquait l’aboutissement musical et spirituel d’un artiste hors norme. Le saxophoniste Yannick Rieu souligne les 50 ans de l’album ce lundi : parlons-en.

Ce sont 34 minutes fulgurantes plantées au coeur des années 60 et qui ont tout bouleversé : l’histoire du jazz et de la musique, celle de l’art aussi. Un truc immense, fondamental, révolutionnaire dans ses formes et son discours. L’album suprême, en quelque sorte. Magnum opus.

 

« C’est certainement son album le plus important, dit François Bourassa, grand fan de Coltrane et pianiste du quartet qui rend hommage à Love Supreme ce lundi. Quoiqu’avec Coltrane, chaque album marque une étape importante à partir de Giant Steps [1960]. Tout allait tellement vite, il était toujours en progression… Mais cet album est vraiment un sommet. »

 

Et comment. Enregistré en décembre 1964, après un automne de travail en solitaire pour John Coltrane, A Love Supreme est composé d’une suite divisée en quatre mouvements (Acknowledgement, Resolution, Pursuance et Psalm), magnifiquement servie par un groupe tout aussi mythique : Elvin Jones à la batterie, Jimmy Garrison à la contrebasse et McCoy Tyner au piano. LE quartet.

 

Dans une forme à la fois structurée et largement improvisée — la seule version live du disque, enregistrée à Antibes en 1965, dure 15 minutes de plus —, Coltrane synthétise toute une vie de recherche musicale et spirituelle. « Hymne à un dieu unique, aboutissement de l’oeuvre d’un artiste qui ne fut jamais satisfait de sa quête », en dit Frank Ténot dans le Dictionnaire du jazz (Robert Laffont). Dans A Love Supreme : The Story of John Coltrane’s Signature Album (écrit par Ashley Khan), Elvin Jones parle du « point culminant de l’existence [de Coltrane], l’histoire complète de sa vie entière ».

 

Dans le livret de l’album (dont le texte du poème-prière fait partie de la collection du National Museum of American History), Coltrane explique avoir connu en 1957 un « réveil spirituel qui allait [le] conduire à une vie plus riche, mieux remplie, plus productive ». C’est l’année où le saxophoniste arriva à se débarrasser de sa dépendance à l’héroïne, cela après avoir été mis à la porte du quintet de Miles Davis. Coltrane ajoute avoir demandé à Dieu de lui « donner les moyens et le privilège de rendre les autres heureux à travers la musique ».

  

Conjoncture parfaite

 

Peu importe comment on considère la ferveur religieuse de John Coltrane, les dix années qui suivront — jusqu’à son décès d’un cancer du foie en 1967, à 40 ans — seront purement stupéfiantes de créativité. Avec ALove Supremecomme emblème de sa démarche, de ses recherches et de son génie.

 

« Il y a dans ce disque une puissance incroyable et une intériorité très forte, note François Bourassa. C’est paradoxal et fascinant, ce côté spirituel qui est bien présent, malgré une énergie viscérale. »

 

Le succès du disque fut immédiat à sa sortie et ne s’est pas démenti depuis. « Le timing était parfait alors que le milieu des années 60 voit toute une jeunesse attirée par des musiques avec une forte dimension spirituelle », expliquait Ashley Khan au magazine Jazz News en avril dernier.

 

En entretien avec Le Devoir, Tony Whyton, directeur du Salford Music Research Centre et auteur du livre Beyond A Love Supreme : John Coltrane And The Legacy Of An Album, ajoute que « l’album parlait tant au grand public qu’à des communautés plus petites. Son succès est fortement lié au contexte social et politique des années 60, et au fait que l’album traite de thèmes qui sont considérés comme universels — la spiritualité, l’amour, la politique, la recherche de vérité, l’honnêteté, l’espoir, la résilience des Afro-Américains… »

  

Éclatement

 

Sur le plan musical, Coltrane joue un jazz modal (introduit par Miles Davis avec Kind of Blue en 1959, c’est essentiellement une façon de jouer avec d’autres gammes que les majeures et mineures classiques, ce qui donne une palette de couleurs plus vaste), mais « élargi », explique François Bourassa. « C’est encore modal, mais il y a de plus en plus de notes étrangères. La tonalité est plus ambiguë. L’étape d’après, pour lui, c’était logiquement le free jazz. Mais il y a encore des formes dans A Love Supreme, des groupements de huit mesures. Sauf qu’on sent bien que ça va éclater. »

 

« C’est un album extrêmement structuré malgré le peu d’écriture, indique pour sa part Yannick Rieu, le saxophoniste derrière le projet hommage. Il y a toute une relation de tonalités entre les quatre mouvements, c’est une architecture simple, mais très riche. Tout est interrelié, il n’y a rien de gratuit. C’est ce qui fait de cet album un disque si particulier. »

 

D’un point de vue de musicien, Rieu trouve « remarquable » la capacité de Coltrane « d’avoir une structure dans ses solos. Tout se passe dans le moment, mais il ne fait pas qu’improviser : il y a quelque chose qui se passe, comme un dessin qui est fait. Ça prend un génie pour improviser quelque chose qui, sur papier, révèle que c’est pensé… »

  

Liberté

 

Toutes ces considérations font-elles d’A Love Supreme une oeuvre intouchable ? Non, répond sans hésiter Yannick Rieu. Lui, Bourassa, Guy Boisvert (contrebasse) et Kevin Warren (batterie) se donneront en fait toute la liberté d’interpréter l’oeuvre à leur façon. « Faire du note à note ne serait pas dans l’esprit d’A Love Supreme, dit Rieu. L’esprit qui est derrière, c’est le jazz : liberté et improvisation. Je respecte cet esprit plus que la lettre. Ça me paraît plus intéressant. »

 

Rieu rappelle que la seule fois où Coltrane a joué l’oeuvre en public, il en a fait une version passablement différente de celle studio. « Je dirais que nous aurons 95 % d’improvisation. Le reste, ce sont les sketchs que Coltrane a écrits [comme les quatre fameuses notes sur lesquelles il scande le titre de l’album]. »

 

Une preuve que l’oeuvre demeure bien vivante aujourd’hui.

 

À L’Astral, lundi 30 juin, 21 h.

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