L'instant Jarrett

«Keith Jarrett en solo à la Maison symphonique, c’était le fantasme de plusieurs personnes quand la salle a été construite», disait André Ménard à la foule avant le concert du pianiste américain, samedi soir. Que oui. Et quelle expérience ce fut. 

 

Plus de deux heures de musique improvisée par le maître de cette formule de funambule: pur bonheur. Une quinzaine de segments musicaux créés là, sous nos yeux, public attentif, ouvert, silencieux. Entre Jarrett, son état d’esprit de ce samedi (visiblement de bonne humeur), le Steinway, le public, la salle, tous les paramètres étaient les bons pour faire du grand retour du pianiste — 24 ans qu’il n’avait pas joué en solo à Montréal — un succès prolongé par trois rappels. 

 

Dans le livret des disques «Paris/London — Testament» (2009), Jarrett écrivait que «la quantité de préparation mentale, physique et émotionnelle [pour un concert solo] est probablement au-dessus de l’imagination de tout le monde. Ce n’est pas naturel de s’assoir au piano sans aucun matériel, de vider complètement son esprit de toutes idées musicales, et de jouer quelque chose de complètement nouveau — sans compter que ce sont des concerts, et que le public joue un rôle de la plus haute importance chimique: plus que le piano ou la salle, le public a le pouvoir d’influencer les contours de la musique.»

 

Représentation unique

 

C’est aussi la beauté de ce genre d’exercice: tout peut se passer, ou ne pas se passer. Nous sommes tous dans un «instant» qui doit se vivre collectivement. Représentation unique, ici-même et maintenant. En pénétrant dans la salle, le spectateur n’a aucune idée de ce qui l’attend. Jarrett non plus. Téléphones fermés, merci de ne pas tousser, le silence se fait, il pose ses mains sur le piano, et… 

 

Et samedi, 20h10, une intro pleine de lumière sur tempo rapide. Jarrett signale au public qu’il s’est surpris lui-même, qu’il commence d’habitude par quelque chose de plus abstrait... «Désolé si la prochaine est plus difficile», dit-il. 

 

Commence ainsi une impro toute en richesse harmonique, des arpèges qui caressent le piano. Climat de mystère, de tension, d’introspection. Puis Jarrett enchaine avec une démonstration de virtuosité technique de haute voltige. Une course effrénée qui le fait chantonner (ça vient avec l’expérience Jarrett), bondir de son banc, taper du pied. 

 

Le reste est à l’avenant: à chaque morceau une surprise, un nouveau climat, des tempos différents. On reconnait la manière Jarrett, des mélodies lyriques, ballades magnifiquement servies par sa touche unique, une certaine mélancolie parfois, une assise rythmique fantastique de la main gauche — les fameux ostinatos de Jarrett, d’apparence répétitifs (voire hypnotisants) mais qui permettent de développer la phrase musicale à droite), etc., etc.. 

 

Est-ce à dire que tout était du plus haut intérêt? Peut-être pas. Keith Jarrett se donne le droit à l’erreur et au tâtonnement (on le voit parfois bûcher pour ouvrir une nouvelle porte qui permettrait de relancer ce qu’il tente de faire), mais la maîtrise générale est absolue. Et un concert solo de Jarrett se prend comme un grand tout: c’est l’ensemble de l’expérience qui donne toute la profondeur à l’instant vécu. 

 

Celui de samedi, cet instant Jarrett, tenait du mémorable.