Le retour de l’aîné bien-aimé

Il y a eu ce moment révélateur, était-ce juste avant la fin de la magnifique I Don’t Know What It Is, je ne sais plus? Un accord de piano éludait Rufus, il s’y est repris à deux fois pour le retrouver, avec le naturel incroyable de celui qui accompagnait déjà tout gamin les McGarrigle en tournée: «Those kids!» s’est-il exclamé, en guise d’explication.

 

Tout était dit, en effet, de la journée de vendredi, qui avait mené à cette première des trois soirées consécutives de ce de «Best of Rufus Wainwright Solo» au Festival de jazz, dans un TNM non seulement rempli de fans heureux, mais de toute la ribambelle des McGarrigle et des Wainwright et des Lanken, les tantes Anne et Jane, la soeur Martha, la demi-soeur Lucy Wainwright-Roche, divers cousins, cousines et un tas d’enfants. «Those kids», que l’on entendait dans la salle et des coulisses: la génération suivante.

 

Oui, bien sûr, Rufus s’est amené seul, presque sobre dans son pantalon-blouson lamé argenté, sous des lunettes miroir. Mais rapidement, il a chanté la splendide Montauk pour sa fille Viva, précisant dans la présentation qu’il s’était promené tout le jour avec elle en ville. Preuve, d’entrée de jeu, que Rufus n’était pas dans n’importe quel spectacle de sa tournée mondiale, à se réveiller tard dans une chambre d’hôtel, mais bien de retour dans son Montréal, parmi les siens, en famille.

 

Il n’en avait pas moins sa voix, sa fabuleuse voix qui vibrait puissamment dans Vibrate, le morceau-titre de son «Best of» qui n’est pas un «Greatest Hits», précisera-t-il, n’ayant pas vraiment de grands succès de palmarès (mais beaucoup, beaucoup de grandes chansons). On a beau s’en être délectée depuis le début de ce siècle, elle semblait encore plus belle et pure et pleine, cette voix: quand il allongeait les notes (sans la moindre velléité de batifoler autour comme tant de chanteurs et chanteuses le font), on aurait dit que les notes le portaient, qu’il se couchait dessus, se lovait dedans. Merveilleux chanteur, il faut bien le redire, qui s’est défini une manière à partir de son pur talent, mais aussi d’une culture musicale vaste et riche, où l’on entend tout Broadway, du music-hall début 20e siècle, toute la grande pop des Harry Nilsson et compagnie, du classique, de l’opéra. Dans Jericho, ou Out Of The Game, pour ne nommer que celles-là, il y avait tout un monde de musique et de chansons.

 

Après sa fille, c’est à son père, le folksinger Loudon Wainwright III (lequel fut à peu près absent de la vie de Rufus dès sa troisième année), que la chanson Dinner At Eight sera consacrée, avec toute la tristesse et la déception d’un enfant devenu grand qui essaie de dire ce qu’il ressent à cet homme un peu étranger. Poignante chanson sur le passé, suivie par une chanson du présent, l’air final de son opéra Prima Donna, Les feux d’artifice t’appellent: l’oeuvre sera donnée en janvier prochain par le BBC Orchestra, a annoncé tout heureux notre prima donna, rappelant non sans émotion que toute cette aventure a été possible grâce aux souscriptions des fans, via le site rufuswainright.com. On peut encore contribuer.

 

The McGarrigle Hour

 

On en était au tiers de la soirée, le temps du «McGarrigle Hour» était venu: entendez par là que l’occasion de s’amuser comme dans les fêtes de famille à la maison de Saint-Sauveur n’allait pas être loupée. Première à en profiter, Lucy Wainwright-Roche, la demi-soeur qui a officié brillamment en première partie durant la tournée et venait de se gagner en une petite demi-heure le TNM complet (oh la vivacité d’esprit, oh la truculence des anecdotes de tournée, oh les douces chansons folk, oh la chouette reprise du Hungry Heart de Springsteen!): elle est revenue sur scène déguisée en… Liza Minnelli, le temps d’une saynète drôle à se rouler dans les allées (allusion au commentaire de Ellen The-Not-So-Generous de Generes, etc.), en intro à la chanson jouissive de Rufus, Me And Liza. À un moment, un type que je n’ai pas identifié a rejoint le duo, déguisé en Dorothy dans The Wizard Of Oz. Surréaliste.

 

Surréaliste et follement libre. Quand le frère, la soeur, la demi-soeur, les cousins-cousines sont là, on a l’impression que tout le monde a cinq ans et demi et que c’est le temps de s’inventer des personnages et se déguiser. C’est la permission de créer, sans limite ni censure, qui leur vient de ces «free spirits» que sont et demeurent les McGarrigle.

 

Après, ça alternait entre moments solos et occasions saisies en famille. Ce fut Rufus a cappella dans Candles, d’une beauté indicible. Ce fut Rufus avec sa soeur Martha, chantant et célébrant leur mère tant regrettée Kate McGarrigle à travers l’exquise I Am A Diamond. Ce fut à nouveau Rufus véritablement solo au piano, pour la sombre et cathartique I Don’t Know What It Is, puis Cigarettes and Chocolate Milk.

 

C’était fini, c’est-à-dire que c’était le temps des rappels: une grosse demi-heure en plus, où il s’est tellement passé de choses qu’on en a le tournis. Il y a eu la délicate Pretty Things avec Lucy, et puis l’incontournable Hallelujah de Leonard Cohen. Autre source de financement à la Rufus! Des fans plus fans que les autres avaient été préalablement invités, en échange d’une donation raisonnable, à faire partie d’une chorale ad hoc sur scène. Initiative Sing-With-Rufus qui valait pour ce samedi et ce dimanche: suffit d’aller, encore une fois, sur le site rufuswainwright.com et s’inscrire.

 

Se sont amenées les tantes Jane et Anna McGarrigle, la cousine Lily Lanken, d’autres encore, pour une belle chanson irlandaise. Et puis Martha et Lucy sont arrivées en discutant le coup, relaxes et joyeuses: qui allait chanter dans quel ton? C’était le joyeux bordel McGarrigle au pouvoir (ingérable de l’intérieur, se dit-on, absolument irrésistible et libérateur de notre point de vue): il y a eu un moment où Martha-la-forte a ramassé tout ce qui traînait et permis une version inspirante et touchante de Quand vous mourrez de nos amours. Ça a continué ainsi quelques chansons encore, c’est tout juste si les bambins n’étaient pas de la partie. Rufus avait prévu de terminer avec la superbe Poses, puis a demandé à tout le monde s’il n’avait pas oublié de faire The Art Teacher. Eh oui, il avait oublié. Il l’a donc chantée. Fin du premier soir: on n’a pas idée ce qu’il adviendra ce samedi, et dimanche. Faudrait y retourner: assurément, ce sera libre, familial, bordélique, puissamment chanté, et souvent beau à pleurer.

3 commentaires
  • Marie-Josée Bonin - Inscrit 28 juin 2014 19 h 10

    Rufus

    J'étais là moi aussi, assise au centre de la première rangée pour la première fois de ma vie. Étrange impression, au début j'ai vu Rufus qui travaillait. Mais, plus la soirée avançait, plus l'instinct et le plaisir prenaient le dessus et nous avons tous pu profiter d'une soirée magnifique, joyeuse et déchaînée! La voix de Rufus est de plus en plus belle et profonde.
    J'y retournerais ce soir s'il restait des billets:(

  • Nathalie Gravel - Inscrite 30 juin 2014 23 h 10

    Du café Sarajevo au TNM

    Suis-je la plus fidèle de ses fans montréalais...? Il n'en demeure pas moins que, depuis la scène du (défunt) café Sarajevo jusqu'à celle du TNM vendredi dernier, je n'ai raté aucun spectacle de l'Unique Rufus. Et, peu importe l'époque (et ses aléas de vie), la salle, le nombre de musiciens ou le répertoire exploré, Rufus Wainwright est une véritable bête de scène. Un artiste qui offre toute la mesure et la démesure de son talent lorsqu'il prend l'espace et nous transporte avec lui dans son univers musical sans pareil. Un diamant rare. The one and only Rufus.

  • Joël Paquin - Abonné 3 juillet 2014 09 h 30

    Magnifique


    Vous avez oublié de parler de Je suis venu te dire que je m'en vais, du père Gainsbourg, qui m'a beaucoup touché! Magnifique!

    Et le gars en Judy Garland, ben c'était son chum :)

    Joël