Alaclair Ensemble : la musique avant le concept

Eman, Maybe Watson et VLooper, le cœur d’Alaclair Ensemble, complété par Claude Bégin, absent
Photo: Yan Doublet Le Devoir Eman, Maybe Watson et VLooper, le cœur d’Alaclair Ensemble, complété par Claude Bégin, absent

À peine un an après avoir fait paraître leur très dense et conceptuel album Les maigres blancs d’Amérique du noir, choisi parmi les 40 meilleurs disques canadiens de 2013 par le prix Polaris, la bande d’Alaclair Ensemble a déjà du nouveau matériel à lancer au grand jour. Porté par une mise en marché encore fort originale, l’album Toute est impossible sera mis en ligne le 1er juillet, et vendu au prix qui vous plaira. Et Alaclair y a délaissé son monde « bas-canadien » pour se concentrer sur la musique.

Le monde « bas-canadien » ? Mais si. Alaclair s’est développé avec le temps tout un monde parallèle, avec une imagerie et un langage qui vient avec. Vous avez dit rap québécois ? Alaclair dit post-rigodon du Bas-Canada. Leur logo orange et mauve montre la feuille d’érable tige en haut. Et la bande est « dirigée » par Robert Nelson, de son vrai nom Ogden Ridjanovic.

Tout ça est évacué de Toute est impossible, quoiqu’on voie sur la pochette un Stephen Harper (Stivon Harpon, selon leur lexique) en superhéros bas-canadien. Sinon, KenLo, Maybe Watson, Ogden, VLooper, Eman et Claude Bégin ont concentré leurs efforts sur le résultat musical.

« Ce que je vais dire c’est vraiment cheezy, mais je pense que c’est comme l’album mature d’Alaclair, lance Ogden en éclatant de rire, constatant l’absurde de la chose pour un groupe si décalé. Non, mais attend, on est arrivé au chalet pour enregistrer, et c’est la première fois que j’ai observé ça chez Alaclair : une espèce de volonté de travailler avant tout en équipe au lieu de partir chacun de son bord sans que personne sache ce que chacun a fait, et où ça fait collage. »

Ce troisième véritable disque du groupe — si on ne compte pas les mixtapes et autres projets personnels — fait donc moins dans le cadavre exquis, résume Ogden, qui estime que Toute est impossible est beaucoup plus accessible dans le son, voire qu’il s’écoute presque en musique de fond. Selon lui, ce retour à l’univers de leur premier disque, 4,99 $, découle aussi du fait que leur ami Mash, membre initial du groupe, est revenu en studio avec eux pour l’occasion.

Mais pour Alaclair, cette unité de corps ne rime pas avec monochromie. Pratiquement chaque titre a sa personnalité, et on passe de sons très bruts à l’américaine (Log Off) à des titres plus planants et inquiétants (3 points), voire électro (Fastlane) et afrobeat (l’excellente Variette, qui vire en rigodon). On y entend même un pastiche de Gerry Boulet, intitulé Câlinours, qu’on se surprend à ne pas sauter. « Et vu qu’on se connaît bien, il y a une colle qui fait que c’est du Alaclair », dit Ogden.

 

Deep Web et IKEA

Encore une fois, Alaclair s’est démarqué par la mise en marché de Toute est impossible grâce à une volonté de ne pas refaire toujours le même processus : faire un disque, l’annoncer trois mois à l’avance et l’offrir en « pay what you want » sur leur page Bandcamp. Ce coup-ci, il y a quelques semaines, le groupe a créé un faux « Deep Web » — une espèce d’Internet parallèle plutôt louche qui existe vraiment — sur lequel il a déposé son album en version tronquée. Puis, tout récemment, Alaclair a mis en ligne son disque à la mode IKEA, à assembler soi-même à partir de la piste musicale et de l’a capela. Même pas besoin de clé Allen ! Au moins, le 1er juillet, il sera disponible déjà monté.

« On s’est demandé comment on fait pour qu’il y ait plus d’engagement de la part du monde, comment on fait pour mieux troquer notre musique ? explique Ogden. On fête nos quatre ans, et comme un vieux couple, tu ne peux pas surfer pour toujours sur l’amour du début. Il faut que t’inventes, et que t’inventes un nouveau type de relation spéciale. En ce moment, ce qui fait que les gens aiment Alaclair, ça peut être la musique, mais c’est aussi tous ces trucs-là qui les accrochent, et leur font développer un sentiment d’appartenance. Et ça fait qu’ils ont le goût d’aller à notre show, d’acheter un t-shirt, de payer pour l’album. »

Audacieux, quand même. Ogden avoue que par réalisme et par obligations familiales — la plupart des membres ont eu des enfants récemment — le groupe a calmé ses « espoirs d’internationalisation », qui aurait demandé certains compromis. « Alors on s’est dit allons-y à fond dans le jeu total d’Alaclair. » Et nous, on s’amuse encore et toujours.

Alaclair ensemble - 3 point