Grandeur au grand air

Il y a quelques dizaines de mètres tout au plus entre la Maison symphonique et la place des Festivals, mais de la création en mai à la grande soirée de clôture des FrancoFolies, dimanche, l’OSM et les Rapaillés de Miron auront gagné des étoiles et un peuple.
Photo: Michaël Monnier Le Devoir Il y a quelques dizaines de mètres tout au plus entre la Maison symphonique et la place des Festivals, mais de la création en mai à la grande soirée de clôture des FrancoFolies, dimanche, l’OSM et les Rapaillés de Miron auront gagné des étoiles et un peuple.

Dix minutes avant le début de la «symphonie rapaillée». L’orchestre s’installe sur la grande scène du Parc des festivals. Il y a du monde, du monde en masse, mais point de foule compacte: on n’est pas à Marie-Mai. S’il y avait le délire Marie-Mai de samedi, on aurait la révolution et le Québec serait un pays lundi. Belle foule à l’aise, donc, chacun dans son petit espace vital, pour bien goûter ce qui n’est pas moins un événement. Eh! Du Miron orchestral, l’extraordinaire aventure des Douze Rapaillés qui se prolonge, à ciel ouvert le premier dimanche de l’été !!!

 

Alain Simard et Laurent Saulnier des FrancoFolies ne sont pas peu fiers, Simard rappelle que «ça coûte pas mal cher», et Saulnier rappelle qu’après les deux soirs de mai à Maison symphonique, ce sera pour cette belle folie symphonique «la troisième et dernière fois». On en prend la mesure.

 

Tous les Rapaillés sont rapaillés. «Je t’écris pour te dire que je t’aime», offrent-ils en un grand canon chaotique. Et le chef Jean-François Rivest démarre la grande machine pour Louis-Jean Cormier et la ballade qui donne tant envie de se coller à l’être aimé: Au long de tes hanches. «Mes bras de mâle amour s’ébranlent / Pour les confondre en une seule étendue...» Le son est magnifique, large, la voix domine sans enterrer, l’équilibre est bien plus facilement atteint qu’à la Maison symphonique. Ça remplit l’espace, et l’espace est pourtant immense. C’est grand, très grand.

 

Voilà Alex Nevsky, en remplacement de Yann Perreau, qui se frotte à la difficile Amour sauvage, amour. Les arrangements de Blair Thomson prennent encore plus d’ampleur. Mixage exemplaire. «Ne pas avoir peur de ses émotions», dit Gaston Miron de quelque part dans le passé. Jim Corcoran semble lui répondre, tendre dans Mon bel amour. Michel Faubert a des arbres plantés tout autour de la rue Jeanne-Mance pour que s’y dépose Corneille, ma noire. Richard Séguin trouve enfin la place de sa voix immense par rapport à l’orchestre: il fallait l’extérieur pour ça. Pour retrouver le monde et l’amour! Titre du poème, de la composition de Gilles Bélanger, parfaitement appropriés en la circonstance.

 

La Saint-Jean avant la Saint-Jean: l’esprit du pays

 

Ça pourrait être le spectacle de la Saint-Jean. Ce l’est peut-être, après tout. Vincent Vallières chante Le camarade, et l’émotion est palpable quand il évoque le pire: «Qui donc démêlera la mort de l’avenir?» Michel Rivard aussi, tel Séguin, donne Oh secourez-moi à pleine voix, et l’OSM n’a qu’à bien se tenir, et se tient bien. Force pour force. «Oooooh les mains amicales...» Il y en a des milliers. Tendues? Presque.

 

À Pierre Flynn la foule attentive et le ciel sans plafond: sa chanson a ce qu’il faut d’envergure, Ma rose éternité. L’orchestre virevolte autour, échappe à la scène, se propage sur le site. Immense, ai-je dit immense? Mot-clé, ici. Yves Lambert et son harmonica nous rapprochent de la Saint-Jean, tiens, et du pays: «Ça ne pourra pas toujours ne pas arriver / Nous entrerons là ou nous sommes déjà / Ça ne pourra pas car il n’est pas question / De laisser tomber notre espérance...» L’orchestre répond à son Retour à nulle part par un grand cirque fou: tout semble possible, encore plus que sur disque, tellement plus qu’à la Maison symphonique. Dehors, ça résonne vraiment. Belle réaction, de fait, applaudissement fervents: ça a résonné.

 

Gilles Bélanger est plus révélé dans ses limites vocales par ce mixage transparent, et il a le Parle-moi... un peu fragile: c’est le compositeur de toutes ces musiques si simples et si belles, celui qui a permis tout ça, la participation est plus que légitime, mais le déficit est plus grand dans le contexte, par rapport aux autres Rapaillés. On mesure l’écart dès que Martin Léon, incarné, donne Art poétique avec son regard et ses mains autant que sa voix. Daniel Lavoie, lui, n’a qu’à chanter Ce monde sans issue, et la Place des festivals est investie totalement: il semble fait pour un tel lieu. «Que je meurs ici au coeur de la cible / Au coeur des hommes...»

 

C’est déjà fini. Une grande petite heure. Quelques titres s’ajoutent à l’album symphonique, pour que ça dure encore un peu. Soir tourmente, par Lavoie, occupe tellement la scène que l’orchestre n’est plus nécessaire: de fait, il chante piano-voix, et si l’orchestre revient l’accompagner pour Le vieil Ossian, il continue de dominer la place, la ville, on a l’impression que sa voix traverse les ponts.

 

Pour La route que nous suivons, Rivest dirige l’orchestre dans l’arrangement le plus ambitieux de Thomson: un maelstrom tournoyant que Martin Léon harnache, en mode parlé plus que chanté, bientôt rejoint par Louis-Jean Cormier. Immense, disais-je? Le mot manque d’horizon. Ça se termine sur le Poème dans le goût ancien, Flynn est lyrique à souhait, l’orchestre le soutient, il peut s’abandonner. Et s’abandonne... «La vie s’en va comme le sol se dérobe...» Il y a une grande brèche dans le ciel, des fissures dans le bitume, le spectacle ne se suffit plus au lieu, aux FrancoFolies: il faudrait le Québec entier pour l’entendre. Encore heureux qu’il y ait une captation. Ça ne peut pas finir là. Ça ne peut pas finir.

5 commentaires
  • Gilbert Turp - Abonné 23 juin 2014 08 h 51

    Comme si j'y étais

    Votre texte est si beau monsieur Cormier qu'il me semble à vous lire que je n'ai pas tout à fait manqué ce concert.

    Les jeunes devraient coller les mots de Miron sur l'espérance au plafond de leur chambre à coucher pour mieux se rappeler en se levant le matin de quoi nos vies sont faites.

  • Sylvain Bolduc - Inscrit 23 juin 2014 09 h 12

    Des contrats pour les musiciens???

    J'aimerais bien savoir si les musiciens ont été payés selon les règles de leur syndicat, la Guilde des Musiciens et Musiciennes du Québec avec des contrats et fonds de pension en bonne et dû forme??? Surtout avec 2 des artistes que l'on voit sur la photo qui prônent pour la désaffiliation de l'AFM !!!

    J'espère bien qu'il y avait des contrats pour les musiciens car trop d'artistes ne font pas de contrats pour leurs propres bands mais sont bien heureux et heureuses de "ramasser" leur chèque de musiciens lorsqu'ils font de la télévision avec une guitare dans le cou gracieusetée de l'American Federation of Musicians !!!

  • Sylvain Bolduc - Inscrit 23 juin 2014 10 h 53

    Ça coûte pas mal cher- Alain Simard

    Bon voilà une autre boutade d'un producteur envers les musiciens j'imagine. On parle ici quand même de l'OSM, orchestre de réputation internationale.

    D'ailleurs je serais curieux de comparer le salaire global des 12 artistes versus le salaire des 80 musiciens de l'OSM. Ça doit pas mal s'équivaloir à mon avis ;-)

    Mais mon dieu que ça coûte cher engager des vrais musiciens nous disent_ils encore et encore.

    Fait intéressant à noter est que plusieurs de ces artistes ont dénoncés publiquement le syndicat des musiciens dont fait partie l'OSM pour se désaffilier de l'AFM. Ça dû grincer des dents dans lea rangs derrière !!!

  • Agnès Trempe - Abonné 23 juin 2014 11 h 59

    Résonnance

    Comme les mots de Miron, votre texte, monsieur Cormier, me rentre dans le corps, me fait vibrer, un peu comme les gens qui assistaient au spectacle des grands rapaillés, les musiciens en sont, ont résonné hier soir. Quand pourrai-je résonner encore et davantage en écoutant la captation?
    Agnès Trempe - Abonnée

  • Ève Marie Langevin - Abonnée 23 juin 2014 20 h 40

    Plus haut que soi

    La grandeur inspire la grandeur. On ne voulait plus partir. Ah la poésie de Miron! À travers ces grands interprètes et musiciens, quel délice, quel transport! Une seule étoile brillait au zénith du ciel du Centre-Ville de soir-là, mais lever la tête et regarder plus haut que soi, quel voyage!