Entrevue - Deux soeurs, une famille

Vingt-trois ans après The French Record, Kate et Anna McGarrigle ont enregistré un deuxième disque en français, La vache qui pleure, à l'enseigne d'une compagnie de disques francophone. Et réédité The French Record par la même occasion. Profession de foi? Renouvellement des voeux, plutôt.

Ça sent bon le café mais aussi la bohème hippie au Café Perk de la rue Du Parc. Notez le jeu de mots bilingue Perk/Parc. Bon endroit pour revoir Kate et Anna McGarrigle et parler de leur magnifique nouvel album en français, La vache qui pleure. Le photographe veut qu'elles se collent. Elles se collent. Je leur dis qu'ainsi collées, on les croirait soeurs siamoises. «C'est ça, joined at the hip», dit Kate en riant d'un petit rire moins aigu que le rire d'Anna. Même quand elles rient, me dis-je, Kate et Anna McGarrigle sont en harmonie. «On n'a pas toujours été ensemble, précise Anna. Au début, Kate voulait pas que j'existe.» Kate rit et ajoute: «En 1974, quand ils ont su chez Warner qu'Anna existait, ils voulaient encore d'autres soeurs.» Anna: «Jane, notre autre soeur, avait déjà des enfants. Elle n'a pas pu.» C'est toujours ainsi dans leurs entrevues: Anna commence, Kate continue, Anna complète, Kate renchérit, et ainsi de suite. Pas facile de transcrire la micro-cassette. Heureusement qu'elles n'ont pas la même tonalité, on ne saurait jamais qui parle. «C'est pire quand on est avec Jane», dit Kate. J'essaie d'imaginer une fête de famille.

Un monde

Car il n'y a pas que les soeurs: le clan McGarrigle est un monde. Des tantes, des oncles, des cousins, des compagnons, des ex-compagnons qui ne sont jamais très loin, des enfants, des amis musiciens comme Joel Zifkin ou paroliers comme Philippe Tartatcheff qui font pour ainsi dire partie de la famille, leurs enfants à eux, etc. Une sacrée smala. Tout ce beau monde chante et harmonise, chacun joue d'au moins un instrument. Et c'est comme ça depuis des générations. Dans la salle de cinéma que gérait le grand-père paternel au Nouveau-Brunswick dès 1906, nous apprend la bio des McGarrigle dans Folk & Blues: An Encyclopedia, la famille chantait et jouait entre les projections. Papa Frank aimait les chansons à boire, maman Gabrielle affectionnait le music hall. Pas surprenant que les enfants de Kate et de Loudon Wainwright, pour ne nommer que ceux-là, exsudent la musique de tous leurs pores: Rufus est la nouvelle idole de la musique pop baroque champ gauche, et Martha une folkie dans le style vigoureux de papa Loudon. On se dit qu'un jeune fan de Rufus Wainwright (en supplémentaires au Spectrum les 27 et 28 novembre), pour peu qu'il soit curieux, a des découvertes à faire.

«Je ne sais pas si les gens qui aiment Rufus peuvent aimer notre musique, relativise Kate. On est roots. Il est le contraire de roots.» Je dis à Kate que la seule différence est la marque d'un style. Pareil pour Martha. Tous deux partagent l'esprit McGarrigle. «Au fond, réfléchit Anna, c'est vrai qu'ils sont comme nous: they'll never make any money!» Kate est d'accord. Dans les deux langues. «We are under the delusion qu'on fait de l'art, et non pas du commerce.» Anna s'esclaffe: «Y a personne dans la famille qui comprend ça, le commerce.» Même Rufus? «À New York, soumet maman Kate pour preuve, il vit dans une pièce avec un lit et son piano. Il n'a rien de luxueux et ça lui suffit.» Tante Anna rigole encore: «Dans une entrevue, il a dit: "My parents are folk musicians. I'm a serious musician."» Pas moyen d'avoir la grosse tête dans une telle tribu.

En cela, retrouver les McGarrigle à l'enseigne de La Tribu, l'étiquette des Faubert, Charlebois et autres Cowboys Fringants, n'est pas une coïncidence, mais un aboutissement naturel. Entre tribaux, on se reconnaît. «Ils sont comme nous, dit Anna, ils font les choses en famille. On est tout' égal.» C'est Laurent Saulnier, l'ex-critique rock devenu programmateur du FIJM et des FrancoFolies, qui a aiguillé le duo du coté de La Tribu. «On voulait une compagnie francophone de Montréal. True North Records voulait aussi sortir notre disque, mais on ne voulait pas passer par Toronto.» En 1980, leur French Record en main, c'est aussi à la porte d'une boîte locale, le Kébec-Disc de feu Gilles Talbot, qu'elles cognèrent. «C'était important pour nous, affirme Anna. Surtout à cette époque-là, juste avant le premier référendum. C'était un "statement" pour des Québécoises avec un nom anglophone de faire tout un disque en français pour une compagnie de disques québécoise francophone.»

La loi des hasards heureux

Elles auraient bien enregistré un joli tas d'albums en français avant La vache qui pleure, si les occasions s'étaient présentées. «Nous autres, explique Anna, on n'est pas toujours au téléphone avec des gens de compagnies de disques. On n'a pas de gérant.» Kate enchaîne: «Quand on nous appelle pour nous demander si on est intéressées à faire un disque, on est toujours intéressées. Mais on n'envoie pas de démos. They know who we are. Et puis, quand on ne fait pas de disques, on n'est pas malheureuses non plus.» Logique imparable. Si Gilles Talbot avait vécu, d'autres albums auraient sans doute suivi. «On n'a pas de carrière, résume Anna. Nous autres, ça se passe quand ça se passe.»

C'est ainsi qu'au cours des ans, on a entendu Kate et Anna chanter chez Michel Rivard (Pars mon bel oiseau) ou Vigneault (Charlie-Jos): simple affaire de circonstances. Pareil pour cette version de leur Petite annonce amoureuse, chantée par Chloé Sainte-Marie sur Je marche à toi: «C'est arrivé juste parce qu'on a rencontré Chloé avec Gilles Carle au Coup de coeur francophone», commente Anna. Même loi des hasards heureux aux États: c'est Emmylou Harris, après Linda Ronstadt et Maria Muldaur, qui les a trouvées, pas le contraire. Sur le dernier disque de la grande Emmylou, l'exquis Stumble Into Grace, les McGarrigle participent à quatre chansons, choristes ou co-auteures. «Elle, c'est pas comme nous, commente Anna, c'est une travailleuse.» Kate: «Pendant qu'on a fait neuf disques, elle en a fait 29. Et tous beaux.»

Beauté pour beauté, La vache qui pleure est peut-être encore plus à chérir: on ne sait absolument pas quand il y aura le suivant. Goûtons donc pleinement et longtemps ces sombres, belles et mélancoliques histoires de «corbeau solitaire», de «morte le jour d'la noce» et de «bambocheur», personnages toujours déchirés entre la chair et la religion. «C'est l'univers de notre parolier Philippe, ça», nuance Anna. «Mais c'est vrai que nos voix peuvent bien exprimer ces sentiments», ajoute Kate. Guitares, banjos, pianos, ambiances un brin hippies qui rappellent au moins pour deux titres les disques de l'Incredible String Band, c'est du McGarrigle et rien que du McGarrigle. «Heureusement, dit Anna, c'est moins "loose" que d'habitude, à cause de notre réalisateur Michel Pépin.» Kate: «On est très organiques. Ça nous prend quelqu'un pour faire la balance entre rustique et professionnel.» Les soeurs sourient et, pour la première fois de l'entrevue, disent la même chose en même temps: «On est bien contentes.» À l'unisson et à l'unanimité.
LA VACHE QUI PLEURE

Kate & Anna McGarrigle

La Tribu (Sélect)

En spectacle les 11 et 12 décembre au Cabaret Music-Hall.