De l’authentique dans l’antre du faux

Derrière Pierre Lapointe et ses musiciens trônent les répliques de Céline Dion et René Angélil : ça ne s’invente pas.
Photo: Source Francofolies de Montréal 2014 - Frédérique Ménard-Aubin Derrière Pierre Lapointe et ses musiciens trônent les répliques de Céline Dion et René Angélil : ça ne s’invente pas.

«C’est un endroit un peu spécial, hein?» Spécial, tu dis? Vendredi soir, deux jours après avoir attiré des milliers de Montréalais sur la place des Festivals, Pierre Lapointe est monté sur le coup de 23 h sur une petite scène du Musée Grévin, dans les hauteurs du Centre Eaton, rue Sainte-Catherine. Autour de lui : une centaine de spectateurs et… quelques statues de cire.

 

En arrivant au Musée, on nous a dirigés vers une pièce au carrelage noir et blanc, où on avait fermé la climatisation pour éviter le bruit — et donc où il faisait chaud à souhait. Et on nous y attendait de pied ferme, si l’on se fie au regard aguicheur d’Angelina Jolie, au sourire de Scarlett Johansson, à la mimique de Brad Pitt ou à l’air bête de Nicholas Cage. J’avançais prudemment dans la foule, en essayant de ne pas renverser le verre de George Clooney ou de ne pas me fracasser le front sur le bras tendu de Michael Jackson.

 

Voilà le décor. «Spécial», donc. Tout le monde se regarde un brin déstabilisé. On plonge.

 

Les lumières s’éteignent, et le chanteur monte sur scène avec quatre musiciens, qui joueront tous de la guitare (mais pas que) : Félix Dyotte (Chinatown), Francis Mineau (Malajube, Oothèque), Denis Faucher et Amélie Mandeville. Lapointe nous souhaite la bienvenue dans ce lieu, où on est «comme dans un petit salon, entre nous… et des statues de cire», rigole-t-il, vêtu d’un élégant complet à carreau. Derrière les musiciens trônent les répliques de Céline Dion et René Angélil : ça ne s’invente pas.

 

La formule musicale, à l’inverse du lieu, a été tout du long d’une grande authenticité. Lapointe a donné un aperçu de ses arrangements mercredi lors de son concert extérieur, mais vendredi au Musée Grévin, il a conservé cette formule tout du long. Lapointe était au micro, tandis que ses acolytes jouaient de manière acoustique, et leurs voix et instruments étaient amplifiés par des micros communs, façon feu de camp, façons Douze hommes rapaillés.

 

Pierre Lapointe s’est gâté d’entrée de jeu, chantant La maison où j’ai grandi, de Françoise Hardy, donnant le ton : on allait mettre les mots des chansons bien en évidence, et proposer juste ce qu’il faut de musique. Pendant l’heure et demie du concert, Lapointe a proposé quelques pièces de son album Les callas, mais aussi tirées de son Punkt et aussi d’un peu partout dans son répertoire – qui commence à être assez chargé, en quantité et en symboles. Les sentiments humains, Nos joies répétitives, La sexualité, Tous les visages, etc.

 

C’est resté assez calme au début, et à ma droite Angelina Jolie me regardait encore fixement. Mais Lapointe a allumé quelques feux à partir de la moitié du concert. Premières étincelles : La complainte du phoque en Alaska, sortie de nulle part, mais évidemment chantée par toute la foule. Deuxième flammèche : une nouvelle pièce, La plus belle des maisons, qui faisait quelque part écho à la première chanson de la soirée.

 

Et dernier brasier : l’auteur du Colombarium a chanté D’amour et d’amitié, de Céline Dion, celle-là même dont la version cirée le regardait depuis le début, et à qui Lapointe avait même confié son veston quelques instants avant. Éclat de rire dans la foule, et autant de rires sur scène : il aura fallu quoi, trois ou quatre tentatives avant que la troupe puisse arriver au dernier « Et je suis comme une île / On dirait que mon coeur est trop grand ». Résumons : Pierre Lapointe qui chante Céline devant sa reproduction de cire (qui tient son veston), au Musée Grévin, à minuit le soir. Complètement débile, quoiqu’en dise la mine amorphe de Nicholas Cage.

 

Puis on est revenu vers l’authentique, le temps d’Au bar des suicidés et d’une toute dernière, Deux par deux rassemblés. La finale parfaite pour moi et Angelina, me suis-je dit, mais au moment de partir, le coeur léger, elle n’a pas bougé, et je suis parti, tel un seul homme.

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