Hymne à la différence

« Les quatre temps, les quatre Irem, c’est ici que je les ai trouvés grâce à la diversité », confie la chanteuse.
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir « Les quatre temps, les quatre Irem, c’est ici que je les ai trouvés grâce à la diversité », confie la chanteuse.

Après son arrivée ici en 2004, Irem Bekter était cette chanteuse, danseuse et percussionniste argentine qui abordait le répertoire traditionnel d’une façon si singulière que l’on soupçonnait la richesse d’un parcours alors méconnu. On la savait née en Turquie et élevée en Angleterre. On connaissait son amour profond pour l’Amérique latine et son évidente volonté de participer pleinement à la création au Québec. Elle se sentait d’identité confuse, mais les choses se sont mises en place à Montréal. Il en résulte le spectacle Vertige en 4 temps, qu’elle offre ce samedi au théâtre Outremont.

 

« Je suis venu ici toute mélangée dans mes cultures, mais c’est ici que je me suis trouvée, raconte Irem. Je me suis dit : “Je fais de la musique argentine, j’habite ici et je suis constamment alimentée par différentes cultures.”Dans chaque langue que tu parles, tu te sens différente parce que tu fais les liens avec tes vécus et tes mémoires. Je suis née en Turquie, une partie de moi est encore là. À l’âge de huit ans, nous avons déménagé en Angleterre. Ce n’est pas moi qui avais demandé d’y aller. »

 

Alors, on plonge dans le vide et on s’adapte, même à huit ans. C’est le sens du Vertige en 4 temps. « Le vertige, on le vit. On ne choisit pas toujours où on veut être. Ce n’est pas comme si on planifiait et si on allait vivre dans le confort. Tu improvises. Tu fais ton chemin pendant que tu marches sur ce chemin. Mais tous ces changements ont été très importants dans ma vie. Quand je parle de changements de lieu, c’est aussi par les changements intérieurs que ça passe : perdre quelque chose, trouver autre chose et poursuivre sa route. »

 

Le spectacle est mis en scène par l’homme de théâtre Igor Ovadis. Présent lors de l’entrevue, il réagit : « Dans ce spectacle, on a voulu donner le goût d’avoir ce vertige, de créer le rythme du vertige, de ne pas faire une chanson, un arrêt et une autre chanson, mais faire que les rythmes et les langues changent… quand finalement on commence à comprendre l’espagnol, même si on ne le comprend pas du tout. On veut créer la beauté de ce vertige, réveiller le goût d’essayer, d’oser, de risquer. » Il y a aussi ce vertige provoqué par la rapidité des changements et l’absurdité de la vie. Vertige en 4 temps aborde aussi cela et Igor Ovadis en connaît un lot en la matière : « Quand j’ai voulu avoir le passeport russe, on m’a dit : “Vous avez quitté l’URSS, un pays qui n’existe plus. Vous ne pouvez pas avoir le passeport russe.” »

 

Si deux fois deux ne font donc pas forcément quatre, chez Irem Bekter, plusieurs personnalités finissent par n’en faire qu’une : « Les quatre temps, les quatre Irem, c’est ici que je les ai trouvés grâce à la diversité, dit-elle. Dans le spectacle, il y a des musiques de quatre cultures, mais heureusement elles sont réunies. Dans les arrangements, on passe de quelque chose de très traditionnel à autre chose qui devient tout ce que nous sommes. » En turc, en anglais, en espagnol et en français.

 

Sur Primero, le disque qu’Irem a fait paraître en 2011, on découvre une âme forte à la gouaille dans la plainte qui chante le cri de la terre, ressent la respiration de la voix autochtone, joue dans les mots, les ralentit, se fait grave, puissante, intime, romantique ou aérienne. Depuis ce temps, en plus de se rapprocher du tango, elle est retournée en Turquie pour la première fois en 32 ans et cela l’a profondément remuée. Elle a étudié la musique turque auprès de l’excellent Ismail Fencioglu. Il sera du spectacle, tout comme quelques anciens musiciens qui maintiennent la présence de l’Amérique du Sud ou du violoncelle, pendant que d’autres créateurs, comme Luzio Altobelli, Joel Kerr et Bertil Schulrabe, font éclater les frontières, avec le danseur Roger Sinha qui se plonge aussi dans le mélange des rythmes et des époques. Pour un hymne à la différence.

 

Au théâtre Outremont, ce samedi à 20 h. Renseignements : 514 495-9944, info@theatreoutremont.ca