Là où nous en sommes, Johnny et moi

Johnny Hallyday au Festival d’été de Québec, le 10 juillet 2012.
Photo: Clément Allard Le Devoir Archives Johnny Hallyday au Festival d’été de Québec, le 10 juillet 2012.
M’a eu. Bien sûr qu’il m’a eu. Mazette! Il m’a démembré, liquéfié, atomisé. Ça lui a pris une note, à Johnny, une seule, la même, toujours la même: c’est arrivé là où je sais tellement que ça va arriver, tellement que je l’avais oublié: très exactement quand, dans Le pénitencier, il passe au registre supérieur et chante: «Et c’est LÀÀÀÀÀ … que je finirai ma vie / Comme d’autres gars l’ont finie…»  Cette note-là, ce LÀÀÀÀÀ qui tue, je le retrouve dans la moitié des mille et quelques chansons enregistrées par Johnny Hallyday en 55 ans de carrière (depuis les premiers démos de 1959). Et à chaque spectacle depuis ma première fois, à la Place des Nations en 1975, c’est comme ça qu’il m’a. Personne d’autre que lui – sinon Elvis sur disque et en films – ne me fait cet effet-là. À répétition et à l’infini. 

Samedi soir à la salle Wilfrid-Pelletier de la PdA, c’est arrivé plein de fois. Dans Diego libre dans sa tête, sauf la portion parlée, il a tenu cette note assassine presque toute la chanson durant, c’est effarant. Le QUEEEEE de Que je t’aime, c’était pareil. Le JOUUUUUURS de «Je ne suis qu’une pierre qui roule touJOUUUUURS» dans L’idole des jeunes. Le VIIIIIE d’«Envie d’avoir enVIIIIE» dans L’envie. Le BLUUUUUUUES de «Tant que vivra le BLUUUUUUUES» à la fin du refrain de Toute la musique que j’aime. C’est comme s’il était syntonisé sur ma précise vibration et que j’étais verre de cristal en son pouvoir. Je parle au je, mais ça fonctionne à grandeur de foule, à grandeur de Wilfrid samedi, à grandeur de Stade de France, de Champ-de-Mars s’il veut. Toute foule mise en présence de Johnny et sa note qui vibre à la bonne fréquence est un cristal qui éclate. Telle la ville miniature dans L’affaire Tournesol, voyez?

Heureusement qu’elle tient bon, cette note, me disais-en dans les moments de répit, ramassant mes morceaux épars jusqu’au prochain coup de grâce. Et samedi, Johnny étant particulièrement en voix, je vous dis pas le danger que je courais (de pas retrouver tous mes morceaux). Je dis heureusement parce que les motifs de récriminations se multiplient de spectacle en spectacle pour le fan fini de Johnny. Tout un tas de petits amoindrissements, de petites tristesses, de légers renoncements. Ça ne me fait pas plaisir d’écrire ça.

Ne plus suer

Ce coup-ci, très notablement, il fallait composer avec un Johnny souvent sur tabouret. Symbole d’un Johnny s’économisant encore plus que la dernière fois (l’an dernier au Centre Bell, dans mon cas: plusieurs fans plus assidus que moi ont assisté à tous les spectacles de la petite tournée québécoise qui s’achevait samedi, après des triomphes annoncés et entérinés à Québec et Trois-Rivières). J’ai beau comprendre qu’à presque 71 ans, on trouve des façons de tenir bon quand on a une réputation de bête de scène à soutenir, mais j’accusais le coup. Assis, il ne sue plus, Johnny. Il ne sue pas vraiment plus debout, remarquez, et ce n’est pas remarque anodine: il n’y avait pas plus ruisselant que Johnny Hallyday en spectacle, ça lui dégouttait du bout du nez comme une champlure après la chanson d’ouverture. Ça s’est fermé quand, le robinet? Je vais dire une vacherie: c’est sans doute arrivé quand les nouvelles pores de peau n’ont plus eu de rapport direct avec les glandes sudoripares en dessous.

C’était samedi un spectacle d’une heure quarante, chrono auquel il faut enlever l’Old Time Rock’n’Roll chanté par l’une des choristes, et le généreux temps de glace alloué à l’harmoniciste Greg «Zlap» Szlapczynski et au guitariste Robin «simili-Keith Richards» Le Mesurier. Vingt titres, tout de même, et pas des moindres, la plupart donnés en mode hard-blues avec un max d’efficacité. Un vrai groupe, très soudé, Johnny est très en sécurité avec ces gars-là, et ses choristes assurent pareillement (des Afro-Américaines, of course, à la Rolling Stones). Bref, ça roule rondement. Mais de moins en moins longtemps: à la différence d’un Springsteen ou d’un McCartney, Johnny en fait quand même un peu moins à toutes les fois. J’ai souvenir du show de ses 50 ans – 50 ans d’âge, pas de carrière – où il allongeait pas loin de 50 titres en pas loin de trois heures.

Les belles et les belles oubliées 

Quand il pousse la fatidique note, j’oublie tout ça, vous comprenez. Et puis ça me revient. Toutes les chansons majeures, essentielles, incontournables qu’il contourne désormais: bien sûr qu’il a mentionné samedi qu’il avait enregistré la merveilleuse Quelque chose de Tennessee à Montréal (dans ce petit studio de la rue Charlevoix où, dans mon auto, au milieu des années 1980, j’attendais qu’il sorte…), mais il m’est incompréhensible qu’en spectacle au Québec, Johnny n’inclue pas J’ai oublié de vivre, Noir c’est noir, voire Le mauvais rêve, numéros un de palmarès locaux, du temps où ses disques tournaient dans nos radios. 

Certes, il a bien le droit de se faire plaisir et de jouer du Lonnie Donegan (Dead Or Alive) ou de l’Elvis première époque (I’m Gonna Sit Right Down And Cry Over You), mais au prix de retrancher Hey Joe? Si j’étais un charpentier? Mon fils? Elle est terrible? Jusqu’à minuit? Pas cette chanson? Quand revient la nuit? Retiens la nuit? Essayez? Laura? Le chanteur abandonné? Mal? Je suis seul? J’la croise tous les matins? Je peux continuer longtemps. Certes offre-t-il au moins deux titres récents de qualité, Vingt ans et L’attente, mais le déficit  s’agrandit, de fois en fois. 

Pour dire ça simplement, mon Johnny qui jouait sa vie à chaque montée sur scène me manque de plus en plus cruellement. À tout le moins momentanément. Jusqu’à ce qu’il pousse la note et me soulève, me prenne par la jugulaire et me signifie : qui es-tu, toi, pour te plaindre? Ne suis-je pas encore là contre tout bon sens, against all odds, ne devrais-je pas être mort cent fois? Et pourtant je suis encore là POUR TOI, mon p’tit gars. Oui, Johnny, pardonne-moi. Peut-être est-ce tout bêtement que je refuse de te voir vieillir. Le rock, ça ne peut pas vieillir! Reste la voix, ta formidable voix, cet art d’interpréter qui sauve tout. Et ce sourire, qui a réchauffé Wilfrid jusqu’au dernier balcon. 

Eh, merci Johnny, c’était quand même immense, ce show de samedi. Et si j’en veux plus, tous les autres spectacles de cette incroyable vie de scène sont sur DVD, hein? Des coffrets pleins. De quoi je me plains, moi? Certainement pas d’avoir pleuré de joie samedi soir pendant Tes tendres années.