Francos cherchent scènes à Toronto… et plus si affinités

Reçu par l’équipe de BRBR, David Giguère s’est avoué très étonné de pouvoir chanter en français à Toronto.
Photo: BRBR Reçu par l’équipe de BRBR, David Giguère s’est avoué très étonné de pouvoir chanter en français à Toronto.

C’est à Toronto, ville vaste et culturellement fort diversifiée, que les grosses affaires se brassent dans le monde canadien de la musique — lire : le monde anglophone de la musique. Mais dans cette ville où les spectacles pullulent, y a-t-il une place digne de ce nom pour les artistes francophones ? Le Devoir a tâté le pouls et surtout l’appétit de la ville.

Toronto — Le mois dernier, dans les bureaux de la chaîne TFO, au coeur de Toronto, l’équipe de l’émission BRBR — lire : « barbare » — a organisé un petit concert diffusé en direct sur le Web pour mettre en avant la musique de David Giguère et de Philémon Cimon, et, du coup, offrir aux spectateurs un échantillon des toutes nouvelles chansons des deux Québécois.

 

« Je suis vraiment touché et content de venir chanter en français ici », a répété Giguère à quelques reprises entre ses chansons. Pourquoi cette joie étonnée ? « Je ne savais même pas que c’était possible de chanter en français ici, a raconté Giguère au Devoir, après coup. Je connaissais BRBR, que je suis sur Internet, mais je ne pensais pas pouvoir venir à Toronto pour jouer des chansons en français, ça non. Je serais curieux de voir si c’est possible de faire un show francophone ici, dans un bar, dans une salle. S’il y a un public. »

 

La question se pose. La réponse, elle, fait un peu grimacer tous ceux à qui on la pose, à la fois fiers mais réalistes. Selon les chiffres du recensement de 2006, Toronto compte plus de 53 000 francophones, soit environ 10 % de leur nombre total dans la province. Mais dans les rues, les bars et les salles de spectacles de cette ville très musicale ? Là, c’est moins clair.

 

C’est David Baeta, le producteur de BRBR — qui entame ces jours-ci sa nouvelle saison —, qui grimace le premier. « Disons qu’ici, en français, tu te perds un peu dans l’univers torontois, avec les groupes de musique anglophones. C’est pas comme s’il y avait des concerts francos à une fréquence régulière. »

 

L’univers torontois ? La démographie de la Ville reine est un aspect déterminant dans ce portrait. On ne peut pas y appliquer les réflexes montréalais de séparer grosso modo la ville en deux blocs, un franco et un anglo, nous dit la rayonnante chanteuse Tricia Foster. La Franco-Ontarienne aux cheveux roses a passé 12 ans à Montréal avant de s’établir à Toronto il y a un an et demi. « Le multiculturalisme ici est tellement intense que la francophonie, moi, je vois juste ça comme une partie d’un plus grand espace. C’est là comme la scène africaine, la scène chinoise ou hongroise, il y a toutes ces petites scènes-là à Toronto, et c’est ce qui fait que la ville est ce qu’elle est. »

 

Décentralisé

 

Il est donc assez ardu pour les francophones de se croiser à l’ombre de la tour du CN, surtout s’ils parlent dans la langue de Shakespeare sans accent. C’est ce qu’a vécu Geneviève Cholette, du trio vocal Les Chiclettes, un groupe complété par Nathalie Nadon et Julie-Kim Beaudry et qui remporte un certain succès, voire un succès certain, à Toronto et en Ontario. « J’ai passé presque 12 ans à Toronto sans rencontrer la scène francophone. Je ne travaillais qu’en anglais, et tout à coup, je suis tombé sur des gens du Centre francophone, puis sur toute une gang. Mais ils sont cachés, il faut que tu creuses. Sauf qu’un coup que t’es dedans, c’est parti. »

 

Pour aider ou diffuser les musiciens francophones, il existe donc plein de groupes ou d’événements ponctuels. Il y a le Théâtre français, une véritable institution, l’Alliance française — qui sera bientôt équipée d’une nouvelle salle de spectacle —, le Centre francophone de Toronto, l’Association des professionnels de la chanson et de la musique (qui organise entre autres le gala des Trilles or), le festival Francophonie en fête, et on en passe.

 

« Mais il n’y a pas encore de ponts entre tous les points, c’est ça le problème, lance Geneviève Cholette. Amener tout le monde à la même place, ça, c’est difficile. »

 

Et tout l’écosystème musical que l’on peut retrouver à Montréal est pratiquement absent pour les francophones de Toronto. Il y a peu, voire pas de « bookers » pour vendre les concerts aux salles, et l’agent des Chiclettes a bien peu de concurrence dans la province. Personne n’a pu nommer d’étiquette de disques francophone non plus, ou de salle dédiée à la langue de Damien Robitaille.

 

Un écosystème à former

 

À ce compte-là, les petites villes un peu partout dans la province sont beaucoup mieux organisées, la communauté étant davantage tissée. David Baeta, de TFO, souligne Hearst et Sudbury comme étant des exemples en la matière. « Chaque communauté a sa radio communautaire. À Sudbury, il y a même Le Loup FM, qui est une des seules radios commerciales francophones hors Québec qui fonctionnent et font de l’argent. »

 

« Les régions sont mieux équipées qu’à Toronto, croit Nathalie Nadon, des Chiclettes. Ici, il n’y a pas de saisons culturelles comme telles. Dans les petites villes, ils ont leurs cinq shows, leur salle, leur saison. Et quand il y a un spectacle, les gens y vont parce qu’il n’y en a pas tant que ça dans l’année. »

 

Sombre portrait ? Les choses semblent pouvoir s’établir davantage dans peu de temps, et la relève serait talentueuse, nous dit-on chez Les Chiclettes. Et Tricia Foster, elle, n’a que faire des bâtons qu’on lui met dans les roues.

 

« Moi, je refuse de vivre une vie où je me sens victime. S’il n’y a pas de scène, je vais la créer, lance en riant celle qui est née d’une mère nommée Papineau. J’ai renié énormément la langue dans ma jeunesse, mais là, mon identité personnelle a changé, je n’ai plus honte, j’en suis fière. Ce que je fais à Toronto : je dis “bonjour” ou “allo” à tout le monde que je croise dans la rue. S’ils me répondent en anglais, je sais qu’ils sont anglophones. Mais s’ils me répondent en français, je viens de trouver un autre francophone. C’est le jeu auquel je joue, et je me suis fait bien des amis comme ça ! »



Notre journaliste a séjourné à Toronto à l’invitation de TFO. ​

 

1 commentaire
  • Emmanuel Denis - Inscrit 27 avril 2014 11 h 49

    Les francos sont éparpillés par la géographie & la diversité

    Le problème à Toronto est que les Francos vivent éparpillés dans les 4 coins de la ville sans jamais pouvoir se croiser, qu'il y a peu de rapprochements entre l'immense diversité francophone canadienne & internationale, et qu'il n'y a pas de centre-ville francophone ni de lieu francophone connu et diffusé efficacement par les moyens de communications(tel Internet) pour permettre à tous les Francos éparpillés dans la ville Reine de tisser des liens solides !

    Ça prend un quartier francophone CONNU, multiculturel, bien diffusé par Internet, et offrant tous les services essentiels aux Francos : événements culturels, établissements d'éducation postsecondaire, clinique multifonctionnelle & médecins de famille, vie communautaire, organismes environnementaux & détaillants francophones(librairies,épicerie,pharmacie).