Philippe Sly, messie malgré lui

Quel quart d’heure d’éternité. Le concert est entamé depuis trois heures. À ma grande surprise, Yannick Nézet-Séguin ne commande pas un grand silence après le récit, par l’évangéliste, de la mort de Jésus. Il attend la fin du choral, littéralement murmuré et bouleversé, qui suit. Le moment est saisissant, intense.

 

Mais ce n’est pas tout. Après un bref épisode narratif, Philippe Sly entame son air « Mache dich mein Herze rein »(« Purifie-toi, mon coeur »). Vocalement, émotionnellement, nous sommes sur un Everest. Yannick Nézet-Séguin imprime un allant fervent à des cordes sensuelles et ardentes. Ce quart d’heure, incarnation même de la beauté et de la transcendance musicale, rend, la soirée de samedi inoubliable.

 

Cet air de Philippe Sly faisait suite à un « Komm süsses Kreuz » (« Viens, douce croix ») tout aussi noble vocalement, mais accompagné fébrilement par la violiste. Sly fut aussi victime, précédemment, d’un accompagnement très déficient de la violoniste de l’orchestre II dans « Gebt mir mein Jesum ».

 

Dans une Passion de Bach, le fait que Philippe Sly éclipse les autres chanteurs (sauf Julie Boulianne, admirable) finit — ironie du sort — par poser problème. Dans cette histoire, c’est Jésus le type sympa, qui doit dégager de l’autorité et à l’égard duquel il faut ressentir de l’adhésion et de la compassion. Sly — qui a la tessiture de Jésus — avait déjà fait le coup à Markus Werba dans la Passion selon saint Jean par Nagano en 2011 : le rayonnement vocal du jeune Québécois est si grand que son Pilate devient la figure d’autorité et d’humanité !

 

Il est vrai que nous avons eu de mal à reconnaître Alexander Dobson, chanteur que nous aimions tant il y a dix ans. Que lui est-il arrivé ? Il serre les voyelles « a » et « ei », ne soutient pas les lignes de chant ce qui donne l’image d’un Jésus bonimenteur et vaguement acariâtre, nullement « aimable » ou autoritaire. À ses côtés, Wiliford est un ténor à la voix haut perchée chantant l’évangéliste dans une veine expressionniste proche de Gilchrist dans l’enregistrement de la Passion selon saint Jean que nous vous présentions vendredi. Suzie LeBlanc, fidèle à son registre un peu émacié, et Isaiah Bell, beau timbre mais technique parfois heurtée, complètaient la distribution.

 

Le choeur, qui est loin d’avoir la qualité intrinsèque de la Chapelle de Québec ou de celui de l’OSM, a donné le meilleur de lui-même pour incarner une conception parfois déroutante, presque passive dans les numéros précédant la scène du procès de Jésus. Yannick Nézet-Séguin semble demander un legato qui rappelle la conception sonore chorale de Carlo Maria Giulini dans la Messe en si. Mais ce choix requiert encore plus de tenue, de technique vocale. Legato ou pas, il faudrait donner, partout, beaucoup plus de consonnes. Il a assurément manqué au projet un coach vocal germanophone capable d’inculquer à tous (même aux solistes), des rudiments aussi simples que la règle voulant qu’en allemand, le « v » se prononce « f ».

 

Parmi les bonheurs de cette Passion, le soin dans la caractérisation sonore des mots (cf. l’accompagnement étrangement pointu de l’air de ténor « Geduld, geduld » afin de mettre l’accent sur l’idée de piqûre — « Stechen ») ; le chant ferme de la Chorale de la Commission scolaire English-Montréal et les prestations brillantes des flutistes, des hautboïstes, du bassoniste Michel Bettez et de la violoniste Yukari Cousineau.

LA PASSION SELON SAINT MATTHIEU

Oratorio de Jean-Sébastien Bach. Lawrence Wiliford (Évangeliste), Alexander Dobson (Jésus), Suzie LeBlanc (soprano), Julie Boulianne (mezzo), Isaiah Bell (ténor), Philippe Sly (baryton-basse et Pilate), Chorale de la Commission scolaire English-Montréal, Choeur et Orchestre Métropolitain, Yannick Nézet-Séguin. Maison symphonique de Montréal, samedi 19 avril 2014.

2 commentaires
  • Yves Capuano - Inscrit 22 avril 2014 14 h 12

    Pourquoi ne pas traduire les opéras et les oratorios?


    J'ai assisté à quelques opéras et à un oratorio (justement la passion selon St-Jean à la maison symphonique) dans ma vie. J'ai toujours adoré l'expérience de l'art vocal ultime. Mais je me suis tout le temps demandé pourquoi on ne chantait pas l'opéra dans une version traduite en français et en anglais à Montréal et, plus généralement, dans la langue du public, où qu'il soit dans le monde? Il me semble que de comprendre l'histoire par les paroles des chanteurs ferait toute une différence dans l'appréciation de l'oeuvre par le public et pour la popularité de l'opéra en général. Pour la pureté de l'art? Qui penserait jouer le théâtre de Tchékov en russe à Montréal pour respecter la langue originale de la pièce? On m'a déjà dit que les opéras étaient chantés dans la langue du public dans le passé, lorsque l'opéra était vraiment populaire. Un certain élitisme soutiendrait l'opéra chanté en version originale, élitisme qui éloigne le grand public. J'ai toujours trouvé absurde le fait que l'opéra, qui raconte une histoire, soit raconté dans une langue que la très grande majorité du public montréalais ne comprends pas: l'italien, l'allemand ou le russe...

  • Isabelle Huchette - Inscrit 22 avril 2014 21 h 30

    pour répondre à Mr. Capuano

    oui il y a eu une époque où l'on traduisait beaucoup les oeuvres, en particulier les opérettes, des oeuvres plus 'populaires'. Et cela se fait encore dans des petits théâtres locaux. Par contre, cela donne toujours des résultats désastreux, parce cela ruine la prosodie (l'alliance des accents de la langue et de ceux de la musique). C'est un peu pourquoi chaque langue a inspiré différentes musiques, les accents toniques sont très différents d'une langue à l'autre. En traduisant une oeuvre vocale, elle devient moins appréciable musicalement. Plusieurs aiment l'exotisme des langues étrangères, et il faut reconnaître que le texte est soit disponible en surtitre ou dans le livret. Pour une oeuvre comme la Passion vous connaissiez surement déjà l'histoire :) Il n'est pas aussi fastidieux qu'on le pense d'apprendre à connaître cet art tel qu'il est. Personnellement, j'aime même mieux regarder les films en langue originale avec sous-titre, car on sent mieux les émotions des acteurs. Je ne crois pas que ce soit de l'élitisme... si je m'intéresse par exemple, au thé, je ne boirai pas du Lipton du dépanneur, et peut-être que j'apprendrai le nom de quelques cultivars ? Aimer la musique classique est un loisir qui s'apprend comme un autre, à nous de s'encourager à briser le mythe d'une élite.