La longue route de Chloé Lacasse

« J’ai été toute seule dans le bois avec mes chums de musique pour créer : on peut dire que [Lunes] est un album qui est né du silence », affirme Chloé Lacasse.
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir « J’ai été toute seule dans le bois avec mes chums de musique pour créer : on peut dire que [Lunes] est un album qui est né du silence », affirme Chloé Lacasse.

Il était beau à voir, Vincent Carré, en ce mardi soir de février dernier au Verre Bouteille. Tout fier, trépignant tellement il avait hâte que j’entende Lunes, le nouvel album de Chloé Lacasse. Vincent, champion du rythme souple, est notre Levon Helm de la caisse claire : je le retrouve chaque mois à l’Open Country de Mountain Daisies, efficace, discret, généreux. Récemment, il était en tournée européenne avec Daran. Il accompagne Chloé depuis des années, a participé à ses albums plus intimement que la plupart des gars derrière une batterie. Ce deuxième disque de Chloé (si on ne compte pas ses mini-albums), c’est son bébé à lui aussi. Comme c’est l’enfant chéri du bassiste Marc-André Landry. Et le projet-fétiche d’Antoine Gratton, coréalisateur de Lunes avec Chloé.

 

Laquelle raconte. « J’ai retrouvé Antoine [qui avait réalisé le premier album en 2011] juste avant d’enregistrer, et tout s’est enchaîné assez rapidement après. Mais j’ai fait toute la pré-prod avec Marc-André et Vincent. Sur un an, quand on le pouvait, on se retrouvait dans de petites maisons, des chalets prêtés. Sur le bord des lignes américaines, dans le coin de Shawinigan aussi. Une couple de jours ici, une couple de jours là. Parfois des semaines, parmi les plus belles de ma vie. Des bulles. Pas de courriels qui rentrent. J’ai été toute seule dans le bois avec mes chums de musique pour créer : on peut dire que c’est un album qui est né du silence. »

 

Ça s’entend. Le silence, je veux dire. Il y a de l’espace. Des moments d’intensité avec de l’espace autour. Des ambiances. Du temps. Un album au rythme des lunes, comme dit le titre. Ma chanson préférée s’intitule À pas lents. Rythme sans hâte. Motif de piano prenant. Basse enveloppante. Mélodie bonne à se recroqueviller dedans. « À quoi bon brûler les feux rouges / Personne n’attend / Et plus rien ne bouge […] La vie avance à pas lents », chante Chloé. « Et rien n’arrive à qui veut trop fort… »

 

Ça pourrait être son curriculum. L’histoire de sa vie d’auteure-compositrice-interprète et de jeune femme en début de trentaine. « Oui, on dirait que c’est la façon que j’ai appelée. Avancer, par étapes. Une courbe quand même ascendante… » Mais sans grand boum, sans rien d’exponentiel, malgré des victoires notables et notées. A couru les concours et les a tous gagnés, ou presque : Ma première Place des Arts en 2006 (volet interprètes, elle chantait de l’Ariane Moffatt et du Karkwa), Granby (finaliste en 2008) et surtout, surtout, les Francouvertes, remportées en 2011. Et pourtant pas de grande brèche qui s’ouvre et de lumière qui éblouit comme pour Les soeurs Boulay l’année d’après ou Bernard Adamus avant. « Ça s’est passé un peu, mais comme une étape de plus. »

 

À pas lents, grandes enjambées?

 

Le premier album a fait son petit effet. Beaucoup de qualités soulignées, beaucoup de comparaisons avec Marie-Pierre Arthur, aussi. Mais assez de bons points pour justifier une suite. « C’est drôle, le vrai résultat pour moi a été de me donner l’entière liberté de faire Lunes à mon goût. C’est pas un album attendu comme au moment des Francouvertes. On l’a fait sans penser à autre chose qu’à aller jusqu’au bout du chemin émotif. C’est seulement maintenant que j’espère un certain succès, que j’aspire au step de plus qui me permettrait de chanter dans plus de villes, de partir en vraie tournée. » On pense au premier extrait radio de l’album : Renverser la vapeur.

 

Sera-ce l’album qui renversera la vapeur ? Est-ce si important ? Chloé Lacasse est déjà heureuse. « C’est sûr que j’ai des objectifs : je mets mon nez partout, j’ai jamais travaillé autant à la mise en marché d’un album, mais j’ai pas de plan B si ça ne marche pas. En tout cas, ça ne m’empêche pas d’être en paix : je vais vivre la suite… » Je complète la phrase : «… comme une douce incertitude » ? Elle rit doucement de son côté de la petite table. Douce incertitude, c’est le titre d’une chanson de l’album. « Ça ne m’importe pas / Savoir où l’on atterrira / Si la vie n’est que détours / Je ne connaîtrai que ça […] Étrangement elle me rassure / Cette douce incertitude ».

 

Ça en angoisserait d’autres. Pas elle. Pas profondément. « Je pense que ça vient de ma famille. Je n’ai pas eu une enfance trouble. Deux parents extrêmement présents, aimants. Des travailleurs sociaux. Capables de parler, intéressés par les autres. » Fondations en béton. De quoi avoir envie d’une famille de musiciens, d’alliés fidèles, mais aussi de quoi avancer sans craindre à tout moment que le sol ne se dérobe. Au contraire. « Moi, c’est quand tout est décidé d’avance que j’angoisse. C’est le mouvement qui me rassure. Et la présence d’Antoine, de Vincent, de Marc-André, des miens. Mais je ne suis pas comme une feuille au vent. »



LUNES

Chloé Lacasse Vega Musique

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