Une symphonie «pour te dire que je t’aime»

Pour la version symphonique des douze hommes rapaillés, Blair Thomson a décidé de rencontrer chaque chanteur, comme Martin Léon qu’on voit ci-dessus en arrière-plan.
Photo: Tiphaine Roustang Pour la version symphonique des douze hommes rapaillés, Blair Thomson a décidé de rencontrer chaque chanteur, comme Martin Léon qu’on voit ci-dessus en arrière-plan.

Miron symphonique, vraiment ? Une « symphonie rapaillée » sur disque, de grands concerts les 7 et 8 mai à l’Adresse symphonique avec l’OSM ? Grosse méfiance a priori, chez vous comme chez nous. Ce qu’on avait eu nous rendait déjà heureux. Les deux volumes, les spectacles, les mots marteaux de Miron avec le doux folk des musiques de Gilles Bélanger, on ne joue pas avec le bonheur. Surtout quand il est collectif.

 

Je t’écris pour te dire que je t’aime, encore ? Nos hommes rapaillés n’étaient pas les moins réticents. « Je me demandais si c’était nécessaire », résume Vincent Vallières. « Si on ne flirtait pas avec une certaine complaisance. » Yann Perreau n’était pas plus chaud : « Par crainte que ce soit pompeux… que ça sente le réchauffé ou qu’on donne l’impression de vouloir presser le citron commercial. » Chorus chez Martin Léon, catégorique : « Il n’y a pas d’albums de chansons avec orchestre symphonique qui me plaisent. Aucun. On se retrouve toujours avec la voix du chanteur très très à l’avant et tout l’orchestre en arrière, qui grouille comme une abeille. Comment faire ça autrement ? »

 

Il y a eu vote. Ç’a été oui, avec des conditions. Non négociables. « Pas de Cheez Whiz », a dit Louis-Jean Cormier à Blair Thomson, l’arrangeur, orchestrateur et chef d’orchestre. « Pas de Cheez Whiz », a dit Blair (qui avait travaillé avec Michel Rivard), un aventureux souriant et doux, plus proche de la musique contemporaine que de ce qu’il appelle les « ronds de violon ». Martin, appelé à la rescousse pour la réalisation et la direction artistique auprès de Louis-Jean et Blair, ne voulait pas « d’un orchestre de 84 musiciens : 24, pas plus ». Comme si c’était un groupe, un gros groupe mais gérable dans le mixage. « Avec 24 musiciens, je pouvais arriver à être heureux. » Pas de souci pour Blair : « Comme disait Stravinsky, la contrainte est mon amie. Avec plus de contraintes, j’ai plus de liberté. »

 

Chaque chanteur, un univers de sons

 

La méthode Blair : rencontrer chaque chanteur. Cerner des personnalités, imbiber des phrasés, se frotter à des sensibilités. Rapailler son monde. « Un exercice d’empathie. Les entendre parler, voir le body language de chacun. [Michel] Faubert bouge comme un punk. J’ai écrit l’arrangement de La Corneille pour sa voix et son corps. J’ai demandé à chacun l’instrument qu’il entendrait. Jim [Corcoran] a dit : j’aime le basson. On en a fait un quintette. » Déterminante pour Vallières, la rencontre : « Fascinant de voir comment un homme peut vulgariser aussi clairement une idée musicale. » Martin Léon : « L’album aurait pu s’appeler “Miron, Gilles Bélanger vus à travers Blair Thomson”. Ses créations ont influencé la manière dont tous les gars ont chanté. »

 

Certains plus que d’autres. « J’ai dû m’adapter à la dynamique des arrangements à fleur de peau de Blair,explique Yann. Ç’a été tout un travail d’interprétation. » Le parlé-chanté a été encouragé, un Yves Lambert dans l’univers de foire et de folle fête créé par l’arrangeur est devenu une sorte de maître de piste à la Peter Ustinov dans Lola Montès, le fameux film d’Ophuls. « Ben oui ! », s’exclame Blair. C’était l’extension naturelle de lui-même, et ça allait avec les mots de Retour à nulle part, que Miron a écrit après le référendum de 1980, son espoir dans la souffrance. Et Blair Thomson de citer Miron : « Ça ne pourra pas toujours ne pas arriver […] Ça ne pourra pas car il n’est pas question / De laisser tomber notre espérance. »

 

Espérance. Grand mot en ces jours un peu désespérants. Martin Léon, joint au lendemain du premier débat des chefs, a de la rage dans le ton. Écho de Gaston Miron. « De cet immense projet poétique, en plus de l’immense plaisir pris à le faire, c’est la lumière que j’en tire, qui compense pour l’obscurité dans laquelle nous plongent nos politiciens. » Chanter Miron, on l’aura compris, c’est affronter, se confronter, vivre les émotions sans filtre. Se nourrir, aussi. « Tout cet album-là, et les mots de Miron parlent de l’Homme, des hommes, dont je suis, de leur manière d’aimer les gens autour, et la vie autour, et le territoire autour. Ça me remplit de quelque chose dont j’ai besoin et qui m’est vampirisé par les politiciens en ce moment. J’ai besoin de lumière, de poésie, j’ai besoin de groove, de musique, j’ai besoin de culture. »

 

Pourquoi une suite aux Rapaillés ? Oui, c’était déjà « un projet puissant et abouti », comme dit Yann Perreau. Mais la réponse est sans doute là. Dans la colère de Martin Léon. Dans la « vulnérabilité » de son interprétation d’Art poétique, comme dit Blair Thomson. Au bout du fil, impossible de tout citer tellement Martin s’emporte, j’entends Miron, Dédé Fortin aussi. « La musique, les arts en général unissent les gens de l’intérieur. Et quand un peuple est uni de l’intérieur, il est fort. Les politiciens, par leurs coupes dans les arts, nous enlèvent de la force. […] Le Québec plante ! Le Québec est en train de tomber ! Alors moi, j’essaye de veiller à l’harmonie dans mes relations, et à la pureté dans mes inventions. C’est tout ce que j’ai. » D’où les Rapaillés, projet collectif, force de la nature. « Si j’ai le choix, je choisis Miron et sa lumière. »

LA SYMPHONIE RAPAILLÉE

dirigée par Blair Thompson