Les combats de Gidon Kremer

Gidon Kremer: <em>«J’ai toujours eu à combattre le conservatisme, à commencer par l’Union soviétique, où, pour des raisons idéologiques, un certain nombre de compositeurs — Schnittke, Denissov, Goubaïdoulina — n’étaient pas à l’affiche.»</em>
Photo: Ints Kalning Gidon Kremer: «J’ai toujours eu à combattre le conservatisme, à commencer par l’Union soviétique, où, pour des raisons idéologiques, un certain nombre de compositeurs — Schnittke, Denissov, Goubaïdoulina — n’étaient pas à l’affiche.»

Le violoniste Gidon Kremer, lors de son récent passage à Montréal, nous a parlé de ses valeurs et de ses combats. Réhabiliter Mieczyslaw Weinberg est l’un de ceux-là. ECM vient de publier un album où Kremer milite de manière éloquente pour ce compositeur oublié.

 

Il suffit d’écouter le Moderato assai qui conclut le Trio à cordes op. 48, dans lequel un motif populaire dansant mais grinçant tourne en rond sur lui-même, pour se rendre à l’évidence que Weinberg n’est pas un pâle épigone de Chostakovitch. Certes, l’ombre de Chostakovitch plane, mais Weinberg (1919-1996) a davantage à nous dire.

 

Réparer une erreur

 

Le remarquable album de Gidon Kremer et la Camerata Baltica brosse un large portrait de ce compositeur, à travers une sonate pour violon seul, une sonatine pour violon et piano, un trio à cordes, un concertino pour violon et cordes et la 10e Symphonie, écrite pour cordes.

 

Dans son entretien avec Le Devoir, Gidon Kremer se souvient de son militantisme en faveur de compositeurs négligés. « J’ai toujours eu à combattre le conservatisme, à commencer par l’Union soviétique, où, pour des raisons idéologiques, un certain nombre de compositeurs — Schnittke, Denissov, Goubaïdoulina — n’étaient pas à l’affiche. Je me rappelle bien, après ma victoire au concours Tchaïkovski, ce récital dans ma ville, Riga, lors duquel je voulais programmer de la musique d’Alfred Schnittke. Le directeur, très conservateur, de la Société philharmonique, m’avait alors dit : “On n’a pas besoin de Schnittke ; jouez donc Beethoven.” »

 

« Aujourd’hui, et c’est même une découverte pour moi, je milite pour la musique de Weinberg. Pendant des décennies, il a été dans l’ombre de Chostakovitch et, comme de nombreux collègues, j’ai commis l’erreur de ne pas reconnaître la grandeur de ce compositeur. Depuis deux ou trois ans, j’ai compris que Weinberg était, aux côtés de Chostakovitch, l’un des plus grands compositeurs de son temps en Europe de l’Est. Je l’ai joué en Italie, en Espagne, aux États-Unis. Lors de ma récente tournée avec Martha Argerich, le programme était composé de deux sonates de Beethoven et de deux sonates de Weinberg. » Le violoniste jure qu’il ne s’arrêtera pas en si bon chemin.

 

Gidon Kremer n’est pas le seul prophète de Weinberg. Le chef Thomas Sanderling, qui a créé le Requiem de Weinberg en 2009 et, récemment, son ultime opéra, L’idiot, d’après Dostoïevski, nous déclarait : « Je comprends désormais pourquoi Chostakovitch disait de Weinberg qu’il était un génie. » À ces deux noms il faudra bientôt en ajouter d’autres. L’étiquette allemande CPO est notamment en train de faire un travail éditorial remarquable autour de ce compositeur.

 

Le marché de la musique

 

Quant à Gidon Kremer, sa passion pour Weinberg ne l’amènera pas à abandonner sa lutte en faveur d’autres créateurs : « En plus de Kancheli ou de Goubaïdoulina, il y a Victor Kissine [né en 1953] ou Leonid Desyatnikov [né en 1955], qui a écrit un nouveau ballet intitulé Opera, pour la Scala. »

 

Gidon Kremer s’est fait remarquer ces trois dernières années pour ses prises de position à l’égard d’un certain mercantilisme qui gangrène selon lui la musique classique. Il a consigné ses réflexions dans un livre, Lettres à une jeune pianiste.

 

Kremer avait lancé les premiers signaux d’alarme à l’été 2011 en se retirant du Festival de Verbier et en interpellant le directeur, Martin Engström. Aujourd’hui, au Devoir, il renchérit : « Verbier n’est que la pointe d’un iceberg d’une industrie musicale qui promeut des noms, des stars, du glamour… toutes choses que vous ne pouvez raisonnablement pas associer à une pensée créative ou artistique. Il s’agit de vendre et, pour beaucoup, le packaging importe plus que le contenu. Malheureusement, beaucoup de musiciens qui jouent ce jeu sont à l’aise avec cela. »

 

Gidon Kremer dit ne pas se prendre « pour un prophète » et ne pas vouloir « être plus catholique que le pape », mais il trouve que les jeunes artistes devraient prendre conscience de ce qui les entoure et du système dans lequel ils évoluent. « C’est très exactement pour cela que j’ai écrit ces Lettres à une jeune pianiste, qui décrivent les problèmes d’un jeune musicien qui cherche à devenir célèbre. »

 

« Le marché, les musiciens, les concerts, les compositeurs : il y a beaucoup de problèmes à résoudre et je suis content de ne pas être le seul à le voir. » Kremer tempère : il est heureux de constater que nombre de musiciens qui évoluent dans le « music business » (avec un accent sur le mot business) restent capables de « grandes interprétations musicales ».

 

Alors, le fait que de plus en plus de violonistes solistes sont des femmes correspond-il, selon Kremer, à une réalité démographique ou à un déséquilibre créé par le marketing ? « J’aimerais être politiquement correct », dit le violoniste en choisissant ses mots. « Les images de beaux visages et de beaux corps sont plus faciles à vendre. Le consommateur indique s’il préfère les corps de femmes ou d’hommes et le marketing musical fait un pari quant à savoir de quel côté la balance va pencher. Les musiciens ont le choix de participer ou pas. Mais certains beaux visages de notre temps qui sont aussi et surtout d’excellents musiciens jouent également ce jeu-là. Ça, c’est dommage et je regrette ce développement dicté par l’industrie. »

 

Image ou pas, Gidon Kremer, lui, continue son bonhomme de chemin. On le reverra la saison prochaine, en récital avec le pianiste Daniil Trifonov.



GIDON KREMER

Weinberg – Kremerata Baltica. ECM 2 CD ECM 2368/69.

Lettres à une jeune pianiste

Gidon Kremer