Rencontre à bâtons rompus

Charles Dutoit était de passage à Montréal cette semaine. « J’ai conservé mon appartement ici, que j’aime bien. C’est une sorte de hub pour moi qui travaille beaucoup aux États-Unis. »
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Charles Dutoit était de passage à Montréal cette semaine. « J’ai conservé mon appartement ici, que j’aime bien. C’est une sorte de hub pour moi qui travaille beaucoup aux États-Unis. »

Depuis son départ précipité de l’Orchestre symphonique de Montréal en 2002, Charles Dutoit n’a jamais parlé à un média québécois. Il a répondu cette semaine aux questions du Devoir lors d’un entretien exclusif.

« Un jour, je vais écrire un livre, vous donner ma version de tout ça, dit Charles Dutoit à propos de sa rupture avec l’OSM. Je suis parti et je ne voulais discuter avec personne. Après 25 ans, j’avais assez fait mes preuves. »

 

À peine avait-il, dans sa loge du Festival de Lanaudière en 2011, improvisé une rencontre de 30 minutes avec quatre journalistes. Jeudi, la discussion à bâtons rompus en a duré trois fois plus, entre quatre yeux, autour de deux verres de chablis.

 

Le directeur musical emblématique de l’OSM (1977-2002) ne prévoit pas rediriger son ancien orchestre dans les prochains temps. Ce « non » n’a « rien de définitif », mais le fruit ne semble pas encore mûr. « J’ai beaucoup d’amis à Montréal, j’ai le respect de beaucoup de musiciens, parce qu’en grande partie c’est moi qui les ai engagés et qu’ils sont assez reconnaissants, mais il y a d’autres choses dans la balance qui empêchent certains contacts. »

 

Il s’est pourtant murmuré, dans les couloirs de la Maison symphonique cette semaine, que Dutoit viendrait s’y produire en 2015. Avec un autre orchestre, donc. Ce ne sera pas celui de la Suisse romande, en janvier, qui ne s’arrête pas à Montréal, ni avec celui de Philadelphie. Un autre projet ? « Pour l’instant, il n’y a absolument rien de clair », dit Charles Dutoit. Réponse diplomatique. Une fois le brouillard dissipé, ce pourrait être dans le cadre de la tournée américaine du Royal Philharmonic de Londres entre le 10 et le 25 octobre 2015.

 

Vieux combats

 

Charles Dutoit était de passage à Montréal cette semaine avec son épouse Chantal Juillet. « J’ai conservé mon appartement ici, que j’aime bien. C’est une sorte de hub pour moi qui travaille beaucoup aux États-Unis. » On s’amuse à penser que s’il y avait un boulanger dans la rue, Charles Dutoit pourrait y croiser parfois Kent Nagano, qui loge à l’hôtel d’en face !

 

Il a assisté cette semaine au concert de Yo-Yo Ma, qu’il a connu à 16 ans et qui partage le même jour d’anniversaire, et à celui de Gustavo Dudamel, « génial, si extraordinaire que c’en est presque effrayant ».

 

Charles Dutoit a beaucoup apprécié la Maison symphonique. Cette satisfaction réside surtout dans le fait que « l’orchestre puisse enfin avoir une salle ». « J’ai lutté pendant 25 ans pour qu’il l’ait. Et il la mérite. » Dutoit se rappelle encore avoir « mis la première pierre en 1981, avec René Lévesque et le maire Drapeau, à côté d’Archambault à Berri ».

 

Lorsqu’on lui demande si l’amertume teinte ses bons souvenirs de Montréal, Charles Dutoit, résigné, se dit désormais que « ces 25 ans de vie » représentent « la moitié de la vie professionnelle d’un musicien », qu’il y a « des choses qui viennent, des choses qui passent et qu’il faut les accepter ». Dutoit, qui avoue n’avoir « pas entendu l’orchestre depuis 2002 », pense « qu’il joue sûrement très bien ». « Nagano a eu la chance d’avoir un orchestre de première qualité, pas de devoir commencer au début. »

 

L’ancien directeur musical se réjouit de la stabilité que donne le renouvellement du contrat de son successeur jusqu’en 2020. Alors qu’on a parfois l’impression à Montréal que des nostalgiques de son époque remettent en cause le succès de Kent Nagano, Dutoit ne pense pas qu’un succès puisse exclure l’autre : « Qui pourrait être contre cela ? Ce serait ridicule ! » Qu’il y ait eu une période formidable avec lui-même et qu’il puisse y avoir une période formidable avec Nagano, Charles Dutoit « le souhaite pour l’orchestre », car c’est « important qu’il puisse conduire à se développer et avancer ».

 

Quant à l’étrange propension à vouloir ternir ce qui brille au moment le plus « mal » choisi, Dutoit n’y voit aucun atavisme québécois particulier. Il dit donc n’être pas au fait des récentes interrogations dans certains médias sur les émoluments de son successeur. « Non, à part avec l’Union des musiciens, je n’ai pas vécu cela ici. Comme je suis un vieux de la vieille, j’ai toujours pensé, de manière assez peu socialiste, qu’un talent supérieur mérite un salaire supérieur. Ce n’est pas forcément admis par tous. »

 

Un soleil du Nouveau Monde

 

Les 90 minutes de discussion ont vu Charles Dutoit intarissable sur son travail à Montréal. « Le maire Drapeau était aussi ambitieux pour sa ville que je l’étais pour la réussite de l’orchestre. Lévesque, Trudeau étaient des gens avec lesquels j’avais un contact personnel et qui étaient contents de voir ce qui se passait là. » La réussite de l’OSM était importante « parce qu’il y avait un peu la déprime dans ces années-là ».

 

Il se remémore par le menu cet orchestre qui, à son arrivée, « travaillait de manière un peu bonhomme, gentille », et le bouillonnement des années 80, où il a « inculqué une énorme discipline » afin de pouvoir convaincre Decca « des capacités de l’orchestre à faire des disques de grande qualité plus rapidement que les orchestres européens ».

 

Il lui fallait « éduquer l’orchestre pour qu’il réponde au quart de tour ». En retour, « Decca était ébloui et cette discipline a permis d’enregistrer tous ces disques ». Dutoit se rappelle les allers-retours entre la salle Wilfrid-Pelletier et l’église de Saint-Eustache, où avaient lieu les enregistrements : « En 48 heures, nous avions quatre changements d’acoustique, sans compter les répétitions dans une salle au sous-sol. C’était d’une grande complexité pour maîtriser les volumes et les équilibres. »

 

« J’avais compris que je ne pourrais jamais faire un bon orchestre si je ne m’occupais pas de la saison d’été intégralement. Il fallait aussi que j’entraîne l’orchestre au déchiffrage. Nous avons joué avec peu de répétitions des oeuvres que l’orchestre ne connaissait pas. Nous avons travaillé comme des fous. L’orchestre a été formidable ; c’était de grands débuts. »

 

Pour le reste, Charles Dutoit nous a rencontrés pour nous convaincre de sa vérité : « Il ne faut surtout pas confondre l’image de l’orchestre, développée par une compagnie de disques, avec la réalité. Nous avons fait des intégrales Mahler, Sibelius, Chostakovitch, Brahms, 150 oeuvres de Mozart, 50 symphonies de Haydn. L’OSM a été formé par la musique classique, pas par Debussy et Ravel. Nous avons joué toutes les symphonies Mahler plusieurs fois. »

 

Ce qui arrive aujourd’hui n’est donc « pas nouveau ». « En termes de qualité peut-être l’OSM joue-t-il mieux aujourd’hui avec Nagano qu’il le faisait avec moi il y a 25 ans, mais c’est surtout l’image qui change. Parmi les orchestres américains, l’OSM avait déjà le plus grand répertoire. »

 

Si Charles Dutoit se réjouit du succès de l’OSM à l’étranger, il se remémore aussi la difficulté de convaincre les Japonais de recevoir pour la première fois l’orchestre en 1985 : « Aujourd’hui c’est facile ; il y a 100 disques derrière. Mais au début, il n’y avait rien ! »

 

« Vous savez, j’ai lu votre article sur Ansermet qui m’a déplu, car, je vous le dis franchement, en amical, l’Orchestre de la Suisse romande n’a jamais été comparable avec l’OSM. » Le courroux nous vaut une anecdote historique : « J’ai enregistré en 1981 un disque de symphonies de Stravinski avec la Suisse romande, qui n’est d’ailleurs pas mauvais. Mais c’est l’une des raisons pour lesquelles je suis allé voir Decca pour leur dire de venir enregistrer ici. » Au final, chablis aidant, nous nous rejoignons pour nous accorder sur le fait qu’Ernest Ansermet « est un glorieux personnage qui ne sera jamais dépassé. Il n’était pas seulement un musicien, mais un grand témoin de la création musicale au XXe siècle ». Et Charles Dutoit de conclure à propos de son maître : « Tout ce que je sais de la musique du XXe siècle vient de la source, de cet ami de Debussy, de Ravel, de Stravinski, de Bartók et de tous les peintres de cette époque-là. Je suis fier et heureux d’avoir eu la chance de grandir dans un milieu intellectuel aussi riche. »

9 commentaires
  • François Desjardins - Inscrit 22 mars 2014 08 h 14

    Si court...

    1300 mots environ, cela me semble un peu court pour résumer une entrevue aussi longue avec un chef d'orchestre de cette envergure, et qui a joué un si grand rôle ici à Montréal.

    Charles Dutoit, c'est le plateau d'argent musical qu'a recueilli Nagano à son arrivée à Montréal C'est lui Dutoit qui a construit l'orchestre extraordinaire qu'est devenu l'OSM et cela on ne le dit pas souvent...

    Si court cet article. Je suis vraiment resté sur ma faim...

    Mais bon , tout de même article très intéressant!

  • Antoine W. Caron - Abonné 22 mars 2014 12 h 09

    Ne pas oublier...

    Dutoit et Nagano sont sans doute les deux plus grands batisseurs de l'OSM moderne, mais il ne faudrait pas oublier les contributions importantes de Zubin Mehta et Franz-Paul Decker. J'ai en mémoire des concerts extraordinaires dirigés par ces deux grands chefs (2e de Mahler sous Mehta et Pastorale sous Decker, pour n'en nommer que deux!). La différence, consolidée sous les deux plus récents directeurs musicaux, est que notre orchestre est beaucoup plus discipliné et d'une bien plus grande perfection technique.

  • Johanne Bédard - Inscrite 22 mars 2014 14 h 08

    Cher Charles Dutoit

    Vous avez tout à fait raison M. Desjardins. C'est M. Dutoit qui a mis l'OSM sur les scènes mondiales, et non M. Nagano, qui lui, en récolte la gloire et les honneurs.

    On n'a beaucoup de difficulté ici au Québec à composer avec la rigueur intellectuelle que peuvent imposer des personnages publiques tels que des chefs d'orchestres symphoniques. Apparemment, les musiciens de l'OSM n'appréciaient pas sont style rigoureux et peut-être un peu brusque. En musique classique, il est impératif et primordial d'atteindre les plus hauts niveaux de perfection possibles. M. Dutoit voulait élever la réputation de l'orchestre et il a réussi. Nous ne pouvons que lui en être reconnaissants.

    Pour avoir eu la chance de rencontrer le personnage une fois, je puis dire que je fus enchantée par ce moment unique et charmée par sa grâce et sa grande classe ; il baisa ma main et m'honorât de son sourire inoubliable ... et nous rîmes. Un pur plaisir.

  • Carmen Lamarche - Abonnée 22 mars 2014 16 h 29

    Bravo !

    Quelle heureuse mise au point, monsieur Huss, et on vous aurait lu encore et encore !
    L’OSM continue d’évoluer, bien sûr, mais le brillant orchestre qu’il est devenu, cet ambassadeur culturel du Québec comme on se plaît à le désigner, est sans doute le fruit de la continuité dans la poursuite vers l’excellence qu’a exigée et maintenue monsieur Dutoit pendant toutes ces années. Ainsi, il ne s’est pas fait la vie facile à Montréal mais il ne semble pas être du genre à croire que les hauts sommets sont atteignables dans la facilité. Espérons que nous aurons enfin le plaisir de le revoir diriger à la Maison symphonique, qu’il avait tellement souhaitée pour son orchestre !

    Judith Despaties

  • René Tinawi - Abonné 23 mars 2014 13 h 23

    Un départ pas très élégant

    On oublie le départ fort inélégant de M. Dutoit. Par égard aux musiciens, aux abonnés de l’OSM et aux montréalais, il aurait dû expliquer les raisons pour lesquelles il a claqué la porte. Quant à son livre, je présume qu’on attendra comme on a attendu celui du maire Drapeau, suite au rapport Malouf sur le stade olympique.

    Par ailleurs, si M. Dutoit a réussi à élever le niveau de l’orchestre et profiter de la technologie des CD pour faire d’excellents enregistrements avec la maison Deca, tant mieux pour l’OSM et tant mieux pour lui. Après tout, avant sa venue à Montréal M. Dutoit était très peu connu et c’est grâce aux musiciens de l’OSM et à leur travail sans relâche que M. Dutoit s’est taillé une très bonne réputation grâce aux disques. Si les musiciens n’étaient pas à la hauteur, je pense qu'il ne serait pas resté un quart de siècle.

    Il faut donner crédit à Franz-Paul Decker qui avec son répertoire axé sur Strauss, Bruckner, Wagner, Brahms, Beethoven et d’autres compositeurs allemands a contribué à l’amélioration de l’OSM. Il n’était pas très charismatique mais son répertoire était très vaste pour la musique allemande. Maestro Dutoit nous a servi beaucoup trop souvent Stravinsky, Bartók et Prokofiev sans oublier Stockhausen et d’autres compositeurs du même genre avec le résultat que la salle W-P était souvent à moitié vide. Vider à moitié une salle de concert à cause d’une programmation trop ciblée n’est pas toujours souhaitable, ni culturellement ni financièrement.

    Personne n’est indispensable…On continue de jouer de la musique après la mort de Karajan, Solti, Gullini, Svetlanov et d’autres grands chefs. Après le départ impromptu de Dutoit, l’OSM a continué d’exister grâce à Jacques Lacombe à qui il faut rendre hommage pour sa grande disponibilité et à ses choix musicaux. Dire que Nagano a récolté les fruits que Dutoit a plantés sans oublier Decker et Lacombe est un peu injuste.

    René Tinawi

    • François Desjardins - Inscrit 23 mars 2014 13 h 39

      Non ce n'est pas injuste. Nagano a récolté un très bon orchestre et évidemment , grâce à ses prédécesseurs et aux musiciens aussi bien évidemment. Et Nagano continue l'oeuvre de façon magistrale bien sûr.

      Je n'ai pas dit que Dutoit était indispensable. Après toutes ces années il était sans doute temps de passer à une autre direction. Entre autre, Dutoit en menait trop large lui qui était directeur artistique sur 3 continents.