Le glorieux retour aux sources de l’OSM

Dernières mises au point du chef Kent Nagano et des musiciens de l’OSM avant le concert au Victoria Hall.
Photo: Christophe Huss - Le Devoir Dernières mises au point du chef Kent Nagano et des musiciens de l’OSM avant le concert au Victoria Hall.

Genève — En tournée en Europe, l’Orchestre symphonique de Montréal (OSM) a été ovationné par un public subjugué, jeudi soir, à Genève, à l’issue de son exécution de la Symphonie fantastique de Berlioz dans l’emblématique Victoria Hall. Or, c’est précisément dans ce temple de la musique que tout a commencé, il y a 96 ans, avant même la création de notre orchestre symphonique, à Montréal…

 

C’est en effet au Victoria Hall que le chef et penseur suisse Ernest Ansermet, aussi fondateur de l’Orchestre de la Suisse romande en 1918, parvint à écrire parmi les pages les plus éminentes de l’histoire de l’interprétation de la musique du XXe siècle. Et c’est ici qu’en 1958, le jeune chef suisse Charles Dutoit, auquel Ansermet avait ouvert toutes les portes, fit ses premières armes.

 

Le paradigme de la musique selon Ansermet, documenté dans de multiples enregistrements, reposait sur trois piliers : musique française, musique russe et musique du temps présent.

 

Or ce modèle fut exactement celui appliqué par Charles Dutoit lors de son mandat à Montréal entre 1977 et 2002. C’est l’éditeur de disques Decca qui forgea le pont entre Genève et Montréal. Cherchant un orchestre et un chef pour renouveler dans son catalogue le répertoire jadis gravé par Ansermet, c’est le tandem Montréal-Dutoit que Decca choisit pour cette mission, influençant de manière décisive le répertoire, l’expertise, la couleur et l’image internationale de l’OSM.

 

De facto, donc, l’histoire de l’interprétation musicale forgée à Genève, dans cette même salle du Victoria Hall notamment entre 1945 et 1967, s’agissant des enregistrements, a eu une incidence déterminante, à trente ans d’écart et de l’autre côté de l’Atlantique, sur la destinée de l’OSM.

 

L’image d’orchestre spécialiste de musique française et russe perdure, même si Kent Nagano a redéployé le répertoire et démontré, depuis 2006, que l’OSM est capable de jouer un Beethoven parmi les plus transparents et bondissants au monde (voir le récent disque, Analekta, des Symphonies nos 1 et 7). Jusqu’à même se permettre de jouer Mahler dans « sa » ville, Vienne, lundi, prochaine étape de ce périple européen qui mènera aussi l’OSM en Espagne et en Allemagne.

 

Passage de témoin

 

À Genève, nous avons eu la chance de pouvoir nous livrer à un fascinant exercice de comparaison, puisque l’Orchestre de la Suisse romande se produisait au Victoria Hall sous la direction de son chef, Neeme Järvi, 24 heures avant le concert de l’OSM. Certes, il est injuste de comparer un concert d’abonnement et un concert de parade, en tournée, mais le constat est sans appel. Sans aucun chauvinisme, on peut affirmer que les disciples ont dépassé leurs maîtres à penser, car la démonstration de force, de cohésion et d’inventivité de l’OSM dans la Symphonie fantastique a médusé les exigeants mélomanes genevois, qui n’avaient pas entendu notre orchestre depuis 1991 et l’ont redécouvert en faisant preuve d’une qualité d’écoute peu commune.

 

Construit entre 1891 et 1894, le Victoria Hall est un endroit très particulier, une acoustique un peu mate et très immédiate. Kent Nagano et l’orchestre ont eu une petite demi-heure pour en prendre la mesure. Il s’agissait notamment de contrôler davantage les dynamiques piano et pianissimo et d’assurer beaucoup de liant dans le son. La rapidité avec laquelle l’orchestre a domestiqué la salle témoigne de sa classe : la Symphonie fantastique fut d’un niveau de maîtrise des phrasés, des couleurs et des nuances se situant plusieurs crans au-dessus de ce que nous avons entendu récemment à Montréal.

 

Il faut bien le dire aussi ; tout cela évoluait de nombreuses coudées au-dessus de la Fantastique de Charles Dutoit, telle qu’enregistrée à Montréal ou présentée plus récemment avec l’Orchestre de Philadelphie à Lanaudière en 2011. Le niveau de détails scrutés dans la partition et l’imaginaire sonore sont incommensurablement supérieurs : la hargne de l’accentuation des violoncelles et altos au milieu du 1er mouvement, l’attaque mystérieuse et menaçante du Bal, les couleurs des cuivres au début de la Marche au supplice et la démonstration des cordes à la fin de ce mouvement. Les exemples peuvent être multipliés. Entre subtilité et puissance, le niveau atteint prouve bien que la solution en musique est l’inlassable répétition des choses.

 

Dans l’héritage de Kent Nagano, on parlera surtout de culture sonore, de rebond dans les phrasés et d’écoute entre les pupitres. Dommage que les geignements du chef, pris par son enthousiasme, deviennent parfois gênants.

 

Hamelin, aussi

 

Pour rendre compte de cette soirée au Victoria Hall, il n’est pas nécessaire de revenir sur Parsifal ou sur l’oeuvre du compositeur suisse Hefti, qui disparaît désormais des programmes de tournée avec la satisfaction qu’à Essen, en Allemagne, les promoteurs aient accepté la programmation d’Orion du Québécois Claude Vivier. Par contre, il faut mentionner et louer au plus haut point la prestation du pianiste québécois Marc-André Hamelin. Cette salle, un peu sèche et intraitable pour l’orchestre, est un véritable écrin à piano. Avec une cohésion parfaite et une rare intelligence des sonorités (des cuivres qui ne beuglent jamais), Hamelin et Nagano ont livré un grand 2e concerto de Liszt. Hamelin, avec ses notes perlées, ses nuances infinitésimales et sa poésie finement dosée, fut magistral.

 

Désormais, dans la grande stratégie de reconquête et d’excellence menée à l’Orchestre de la Suisse romande par son nouveau directeur général, le visionnaire et charismatique Henk Swinnen, l’ancien orchestre d’Ernest Ansermet peut prendre exemple, en style et en raffinement sonore, sur un modèle très convaincant : l’OSM. Il ne reste plus aux Suisses, à l’aube de leur centenaire, qu’à trouver le chef pour y parvenir !


Christophe Huss est l’invité de l’OSM à Genève et à Vienne, dans le cadre de la tournée européenne 2014.

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