Gustavo Dudamel, l’homme qui a changé la physionomie du classique

Gustavo Dudamel est le premier chef d’orchestre né d’El Sistema, le système national d’orchestres pour jeunes au Venezuela.
Photo: Chris Chistodoulou Gustavo Dudamel est le premier chef d’orchestre né d’El Sistema, le système national d’orchestres pour jeunes au Venezuela.

Le médiatique chef d’orchestre vénézuélien Gustavo Dudamel, 33 ans, et son Orchestre philharmonique de Los Angeles arrivent à Montréal où ils seront en concert jeudi prochain, au moment même où un nuage gris plane sur le conte de fées et l’image lisse de l’artiste qu’on a publiquement accusé de complaisance avec le gouvernement chaviste de Nicolás Maduro…

 

On ne peut parler de Gustavo Dudamel sans évoquer l’oeuvre de José Antonio Abreu. Cet économiste, politicien et pianiste vénézuélien a mis en oeuvre, en 1975, le système éducatif le plus génial de l’après-guerre en inventant El Sistema, abréviation pour Fundación del Estado para el Sistema nacional de las orquestas juveniles e infantiles de Venezuela. Le but d’El Sistemaest de sortir les enfants de leur milieu socio-économique défavorisé par la pratique de la musique en collectivité au sein d’orchestres, vus comme un microcosme de la société.

 

Le concept est devenu aujourd’hui une fondation publique, qui chapeaute 125 orchestres de jeunes à travers le Venezuela, dont plus de 30 orchestres symphoniques. El Sistema rassemble plus de 300 000 jeunes. Le projet a même fédéré toutes les forces politiques qui se sont succédé à la tête du pays depuis 40 ans.

 

Depuis qu’il a apporté la preuve qu’il pouvait, en plus, amener des musiciens du pays aux plus grands honneurs internationaux, El Sistema est devenu le concept de développement social en vogue. Plusieurs pays tentent de mettre en place leur propre Sistema.

 

Excellence

 

Il a fallu une génération pour que l’ensemble du processus s’implante. La touche finale apportée par Abreu et née de l’émulation entre les jeunes musiciens les plus doués fut, dans les années 90, de créer l’orchestre des orchestres, l’Orchestre symphonique des jeunes du Venezuela Simón Bolívar. Les meilleurs jeunes se dépassent pour être admis dans ce saint des saints, qui compte aujourd’hui un vivier de plus de 300 musiciens, soit deux orchestres complets.

 

Gustavo Dudamel, qui avait débuté dans le réseau comme violoniste à l’âge de cinq ans, est le premier chef d’orchestre né d’El Sistema. Il fut nommé directeur musical de l’Orchestre Simón Bolívar en 1999, à l’âge de 18 ans, et entre 2000 et 2005, la triple notoriété d’El Sistema, de l’Orchestre national des jeunes et de son chef bouillonnant a littéralement explosé. Voici un pays dont on n’attendait pas grand-chose musicalement et qui soudain attirait l’attention, Dudamel incarnant à lui seul la réussite du système.

 

L’orchestre et le chef ont alors été soutenus par des personnalités éminentes de la scène musicale, tels Simon Rattle et Claudio Abbado, tous deux très motivés par les orchestres de jeunes et l’éducation. Par son tempérament inné de chef, Gustavo Dudamel a aussi rapidement personnifié une forme de « renouveau » dans la musique classique.

 

L’agence d’artistes de Simon Rattle a, la première, flairé l’aubaine et a fait de l’avènement de Gustavo Dudamel un autre « Sistema », dans le genre marketing et pompe à fric.

 

Le jeunisme


Cela fait dix ans que la fusée Dudamel a été lancée. Les marketeurs de la musique ont vu dans sa figure charismatique la possibilité d’insuffler un vent nouveau sur la planète musicale. La stagnation et le recul des institutions symphoniques, le vieillissement de l’auditoire, ont été attribués non pas au fait que le répertoire tourne indéfiniment en rond, sans créativité ou curiosité, mais au système existant, voulant que les postes clés de directeurs musicaux s’acquièrent avec l’expérience.

 

En quelques années, l’idée selon laquelle engager un chef jeune permettait de repenser le marketing et de drainer largement un nouveau public au concert s’est imposée, alors que tout son fondement reste à démontrer. Gustavo Dudamel a été le catalyseur du phénomène. Les agences d’artistes ont fait le reste. Au moment de glaner ses postes à Rotterdam, à Londres et à Philadelphie, Yannick Nézet-Séguin passait pour le « second hottest young conductor after Dudamel ». En quelques années, Gustavo était devenu un mètre étalon. Aujourd’hui, il sort un nouveau chef vénézuélien tous les deux ans à peu près ; Diego Matheus n’a eu qu’à paraître pour glaner le légendaireTeatro La Fenicede Venise. Christian Vasquez suit de peu et Ilyich Rivas, 21 ans, attend une heure qui ne saurait tarder.

 

Avant d’aboutir à Los Angeles en 2009, c’est l’Orchestre de Göteborg, en Suède, qui a donné à Dudamel son premier poste de directeur musical (2007-2012). Il y a appris le répertoire à l’abri des projecteurs. Aujourd’hui, le même orchestre a engagé Kent Nagano pour le faire travailler…

 

Mais le talent de Dudamel est tel que sa « surfabrication » médiatique précoce ne l’a probablement pas brûlé. La prochaine étape sera de savoir si c’est bien lui qui succédera à Simon Rattle à Berlin en 2018. De nombreux musiciens du Philharmonique de Berlin sont impliqués depuis des années dans le tutorat des élites d’El Sistemaet sont fascinés par le modèle et ses résultats. L’aura médiatique grand public de Dudamel et les bénéfices attendus devraient, en théorie, lui permettre d’emporter le morceau.

 

L’ombre au tableau

 

C’est dire à quel point la polémique qui vient d’assombrir l’idyllique tableau, sur fond de crise au Venezuela, tombe mal pour Gustavo Dudamel. L’ange de la direction, cet emblème de la nouvelle physionomie du classique, a été éclaboussé le 13 février dernier par une lettre ouverte calme, tranchante et lapidaire de la pianiste vénézuélienne exilée Gabriela Montero, reprochant au chef d’avoir donné l’aubade aux dirigeants du pays alors que les forces de répression faisaient mourir les étudiants dans la rue. « Ils ont donné un CONCERT pendant que leurs compatriotes se faisaient massacrer », écrit-elle.

 

L’icône des jeunes transformée en apparatchik du gouvernement Maduro ? Ça fait mal à l’image… Presque plus ravageuse encore, la molle semi-non-réponse, en langue de bois, le lendemain, 14 février, par un Dudamel bottant en touche.

 

Comme par hasard, le 19 février, dès son arrivée à Los Angeles, le discours changeait, comme si la patate chaude avait été prise en main par une agence de relations publiques et de gestion de crises. Spontanément, donc, 144 heures après la mise en cause de Gabriela Montero, et hors de son pays, Dudamel a publié un communiqué arguant qu’il « abhorre et condamne toute violence ». C’est ce communiqué qui est diffusé par le département des relations publiques de l’Orchestre de Los Angeles aux organisateurs concernés par la présente tournée de l’orchestre — même à ceux qui ne sont au courant de rien et n’ont rien demandé !

 

Dudamel, lui, ne parle pas aux médias. Il dirigera jeudi…

***

UNE TRAJECTOIRE HORS DE L'ORDINAIRE

 

26 janvier 1981 Naissance à Barquisimeto au Venezuela.

 

1999 Nomination à la direction de l’Orchestre symphonique des jeunes du Venezuela Simón Bolívar.

 

2004 Lauréat du concours de direction d’orchestre « Gustav Mahler ».

 

2007 L’Orchestre de Göteborg, en Suède, fait de Dudamel son directeur musical.


2009 Accession à la tête de l’Orchestre philharmonique de Los Angeles.

 

GUSTAVO DUDAMEL ET LE LOS ANGELES PHILHARMONIC

Corigliano : Symphonie no 1