17e Coup de coeur francophone - De la poigne et du poignet

Ah! C'est bon de ne pas être déçu. Avoir eu envers un artiste un coup de coeur à partir de la performance d'une seule chanson un soir, à la télé, et puis assister à un spectacle où ledit artiste se montre plus qu'à la hauteur devant un auditoire qui le lui rend bien. On se dit: eh ben bravo, c'était pas du chiqué. J'étais en cela fort heureux du tabac de Stéphane Sanseverino, vendredi au Nouveau Club Soda: il a de la poigne et du poignet, ce Français mâtiné de Rital. Un sacré poignet pour survivre sans tendinite aux strummings frénétiques de guitare qu'exige ce swing gitan qu'il a choisi pour véhiculer ses drôles d'histoires, et une sacrée poigne dans la manière dont il s'empare d'un public, le soulève et ne le laisse plus se rasseoir.

Décrété «révélation scène» aux dernières Victoires de la musique (les Félix à la française: c'est là que je l'ai vu jouer Les Embouteillages et que j'ai fait ouf), Sanseverino portait fièrement le titre: c'est vraiment en spectacle que ce diable d'homme se révèle, encore plus que sur disque, même si Le Tango des gens est une galette fichtrement juteuse: s'ajoute l'attitude un brin punk, un chouïa destroy, un rien dangereux, un tempérament de gagnant, une morgue certaine, une mâchoire avancée qui n'accepte pas que le client hésite. De fait, c'était pas complètement gagné d'avance: en première partie, les Polémil Bazar avaient été fameusement efficaces, enjoués et irrésistibles, et leur beau foutoir de musiques des Balkans, belle ribambelle d'instruments résonnant dans tous les sens, avait de quoi flanquer les jetons à n'importe qui arriverait après. Et pourtant, avec rien que deux guitares et une contrebasse, Sanseverino et ses potes en ont mené large et jeté plein la gueule: ils ont débarqué avec leur Swing du nul comme les Alliés en Normandie. Massivement. «Tout ça, c'est comme une histoire de couple, sauf que vous êtes un peu plus nombreux...», a résumé le Stéphane en s'agrippant le pantalon (littéralement). Ce type, me disais-je une demi-heure plus tard quand tout le Soda chantait avec lui le refrain de Mal ô mains, a des castagnettes grosses comme ça. Et en plus, il les montre.

Déconcertante Arolde

Dans le genre culottée, la chanteuse belge Arolde ne cédait pas non plus un micron, ni le micro. Imaginez une sorte de Sylvie Laliberté du pays de la bédé, c'est-à-dire une chanteuse pas vraiment chanteuse qui observe les moeurs des gens et en fait des chansons rigolotes, mais pas seulement rigolotes. Frange sur le front, main constamment dans les cheveux comme pour y trouver la folle du logis, voix de personnage de dessin animé, Arolde était samedi au Cabaret Music Hall, en première partie de l'as local de musique contemporaine René Lussier, une bien étrange bibitte. Chantant sur des musiques minimalistes apportées avec elle dans une petite machine sur mode slow-rock parodique ou disco bidon, elle se tenait systématiquement sur le bord du précipice, entre le fascinant et l'embarrassant. «Ça vous a plu?», a-t-elle demandé à mi-course. «L'éclairage était fantastique», a répliqué un spectateur. Décontenancée un instant, prise à son propre piège, Arolde a résolument poursuivi avec une chanson sur la nécessité d'affronter ses peurs dans la vie. À la fin, elle est repartie sur ces mots: «Vous commencez à m'apprécier et ça me gêne...» Après trois petits soirs sur onze (dois-je rappeler l'éblouissement Fred Pellerin jeudi?), le 17e Coup de coeur francophone s'annonce déjà tel que les seize précédents: mémorable et pas banal. Vivement la suite.