David Giguère dans la chambre noire de son appartement blanc

David GIguère a décidé, pour son deuxième disque, de raconter la fin <em>« d’une relation super passionnelle ».</em>
Photo: Michaël Monnier - Le Devoir David GIguère a décidé, pour son deuxième disque, de raconter la fin « d’une relation super passionnelle ».

Plonger dans le nouveau Casablanca de David Giguère, c’est un peu comme entrer dans une chambre noire. D’abord, on avance à tâtons, puis nos yeux s’habituent, guidés par la mystérieuse ampoule rouge. Là où son premier disque, Hisser haut, proposait une joyeuse balade en bateau, l’auteur-compositeur-interprète revient avec une bulle sombre et personnelle, oscillante, aux touches minimalistes, où se développe le récit d’un amour qui échoue.

 

Acteur au théâtre (CALIGULA_remix, Dom Juan Uncensored) et au cinéma (Starbuck), le grand bonhomme aux cheveux ébouriffés — à demi cachés sous sa tuque lors de notre rencontre — a décidé, pour son deuxième disque, de raconter la fin « d’une relation super passionnelle ». À travers elle, il aborde son propre rapport à l’amour, de la passion jusqu’à la folie. Casablanca n’est pas un album impudique, mais un moment à fleur de peau assez universel, porté efficacement par des claviers un peu futuristes et des guitares arpégées. Mêlez les univers de Pierre Lapointe, de Forêt et du dernier disque de Jimmy Hunt et vous ne serez pas trop loin du compte.

 

« Pendant deux ans et demi, je n’ai rien écrit du tout, et cet été, d’un coup, les douze tounes sont sorties, raconte Giguère, essuyant la mousse de café sur sa lèvre avec le revers de sa main. On dirait que, pendant longtemps, je n’ai pas voulu donner le crédit à cette personne-là. Et y’a un moment où je me suis dit :“D’la marde, je vais l’écrire, cet album-là, qui va quasiment juste parler d’elle.” Ouais. Voilà. »

 

Du Maroc ou du terrorisme, on ne trouve pas de traces sur ce disque dont le titre n’est pas inspiré de l’oeuvre cinématographique du même nom. « Je n’ai jamais vu le film et je ne suis jamais allé dans la ville non plus ! lance Giguère. C’est bizarre, je me suis réveillé un matin il y a six mois et je me suis dit que cet album-là s’appellerait comme ça. Fouille-moi pourquoi. J’aurais pu l’appeler Ça va mal à la maison, mais ç’aurait été un petit peu moins beau ! Casablanca, c’est un mot qui dans le fond représente cette relation-là, cet appartement-là qu’on a eu ensemble, qui était tout blanc. Casablanca, la maison blanche… »

 

Un homme à la mer

 

Hisser haut, paru en 2012 alors que le bonheur était au rendez-vous, épousait quelques métaphores navales, des voiles au mât. Sur Casablanca, Giguère évoque encore l’eau, mais à coup de noyade et de naufrage. La première chanson du disque commence par les mots « Prenons ce bateau / faisons des enfants / parcourons les eaux », mais bifurque à mi-parcours vers « Quittons ce navire / tuons nos enfants / Faire gaffe à l’avenir ». « L’idée, c’est un peu de déconstruire ce qui a été fait avant », dit le chanteur.

 

À travers ce « récit » de rupture, David Giguère expose aussi en filigrane son rapport aux relations humaines, à la famille. « Cet aspect-là, c’est l’idée de la quête identitaire. Mon père est québécois et ma mère est française, et elle est décédée quand j’avais quatre ans. Ça entre en ligne de compte dans mes relations personnelles, ça fait partie de mon identité, j’imagine que c’est pour ça que mon album est entrecoupé de ça. »

 

Sur la chanson Albert-Prévost, on peut même entendre la voix de sa mère, tirée de cassettes que ses parents s’envoyaient d’un bord à l’autre de l’Atlantique, au début de leur relation. « À 18 ans, je me suis assis, et j’ai rencontré ma mère pendant des heures de temps en vocal. J’ai appris plein d’affaires, des choses que je n’étais pas sûr d’avoir le droit de savoir. »

 

Huis clos en studio

 

Pour créer les onze chansons de son nouvel album, David Giguère s’est pratiquement enfermé douze jours avec ses musiciens, en huis clos. « J’ai demandé que rien ne sorte de là avant la fin. Je suis allé chercher les musiciens qui, pour moi, sont les meilleurs du monde, et je voulais que ce soit eux qui décident de ce qui était intéressant avec moi. »

 

Avec lui, le réalisateur Jonathan Dauphinais a discuté longuement du son désiré pour cet album. « On a partagé plein de références, on s’est parlé de ce qu’on voulait, que ce soit minimaliste, avec pas beaucoup d’éléments mais qui sonnent », dit le chanteur et pianiste. Ceux qui aiment The xx ou Beach House aimeront certainement l’univers sonore créé avec l’aide de Joseph Marchand (Forêt), de Jean-Phi Goncalves (Ariane Moffatt, Plaster, Beast) et de Christophe Lamarche (Jimmy Hunt).

 

« Tout le monde prenait sa place, et du moment où on commençait à jammer, c’était vraiment intéressant de voir ça, c’était comme un orchestre qui s’accorde, tu vois l’affaire qui se construit devant tes yeux. »

 

La technique de travail de la bande est née d’une bourde de Giguère qui, au premier matin d’enregistrement, ne s’est pas levé, arrivant deux heures en retard au studio. « Je capotais, d’autant qu’on ne se connaissait pas tant, moi et les musiciens. Je suis entré en disant une mauvaise joke : “Pis, il est fini, l’album ?” Jonathan m’a dit : “Assis-toi.” Il a pesé sur play, et j’ai entendu le jam d’une des tounes. Après, chaque jour, ils arrivaient deux heures avant, ils jammaient, trouvaient des moods, se plaçaient. Après j’arrivais et on construisait la chanson. »

 

Dans la pochette, Giguère a écrit une petite phrase en guise d’introduction : « Ceci est la représentation de deux personnes qui n’ont jamais réussi à exister [ensemble]. » Il pourra quand même se consoler en repensant à ce qu’il a réussi à rassembler sur Casablanca.