​Montréal en lumière - Déchaîné à ce Punkt-là

Pierre Lapointe
Photo: François Pesant - Archives Le Devoir Pierre Lapointe
Un an très exactement après avoir jeté son Punkt tout neuf tel un grand fatras sur la même scène du théâtre Maisonneuve dans le cadre du même Montréal en lumière, Pierre Lapointe donnait mardi la pleine mesure de ce qu’un show peut devenir, une fois tellement maîtrisé qu’on peut le lâcher lousse et vivre jouissivement la marge de manœuvre acquise. Ce Punkt, finalement en première montréalaise, après avoir été promené en région et jusque dans les vieux pays — grand passage à L’Olympia notamment, quelques semaines plus tôt – ne constituait rien de moins qu’une grande jouissance du point d’achèvement: le punkt de Punkt!

Jamais Pierre Lapointe n’avait été aussi en parfait contrôle de lui-même, en plus grande joie de pousser à son paroxysme ce personnage de vrai-faux baveux et de vrai-faux vantard qu’il traîne depuis la finale de Granby (remportée il a 13 ans déjà, en 2001!). Manquait depuis toujours l’ingrédient qui ferait tout exulter et qu’il n’avait jamais assumé à ce point: enfin, il l’avait! Et c’était tout naturel chez lui: l’hypersexualisation jusqu’à l’outrance hilare. «Je suis le sexe incarné!», s’est-il exclamé! Ça a commencé tôt en soirée, après avoir longuement expliqué la nécessité du «tilillement érotique» avec ses musiciens accompagnateurs (trois gars, une fille, instrumentistes supérieurs, pas énervés, mais souriant beaucoup). Ainsi un bivouac acoustique, tous autour de Lapointe à l’avant-scène dans Tel un seul homme, La sexualité et L’étrange route des amoureux, est-il devenu «un gang bang de tendresse» dans la bouche de notre gaillard, tout guilleret dans son «pantalon ridicule» lamé or.

Jamais n’a-t-il été aussi dangereusement efficace pour haranguer et stimuler la foule très assise de Maisonneuve, évaluant les réactions avec ses «oreilles de chanteur populaire bionique»: ce ton-là! Débridé, décalé au vingtième degré (tellement qu’on y trouvait plus souvent qu’autrement sa vérité vraie), Lapointe pouvait tout dire, tout faire, et ne s’en privait pas: c’était sa grande partouze à 1500 convives et il a joui autant qu’il a fait jouir. Et pourquoi pouvait-il s’en permettre tant, s’autoriser le plus joyeux sans gêne dans le propos (il s’en est pris une demi-douzaine de fois à La Voix, par exemple), qu’est-ce qui fournissait le bon jus et la «Sainte-Crème» de son show le plus lubrifiant à vie? La musique. Les chansons. Les musiciens. La liberté déjà fournie par le matériel tous azimuts de l’album Punkt: ça allait dans toutes les directions (il y a une sacrée palette de couleurs entre l’instrumentale quasi enfantine N2o et la très rock Plus vite que ton corps), mais sans jamais perdre de vue l’efficacité des rendus – et même l’émotion brute dans Nu devant moi, ou Nos joies répétitives. 

Tout était à sa portée, il s’emparait de tout. Il s’amusait follement avec les gens et les gens s’amusaient follement avec lui. Quand il revenait à une ancienne de son répertoire désormais vaste (ça remontait jusqu’à Le Colombarium et ça repassait par Le lion imberbe, Au bar des suicidés et l’inconcournable Deux par deux rassemblés), c’était chaque fois un beau petit délire – «une éjaculation», dans le vocabulaire ambiant. Il pouvait tout, tout, tout, y compris, le temps de chanter en toute délicatesse Les enfants du diable, rendre hommage au grand Michel Robidoux, qui a écrit la musique et qui était là pour la jouer avec un Pierre ému. 

Tout se permettre quand on tient tout dans sa main (oui, tel un sexe érigé: il n’arrêtait pas d’en remettre, résultat selon lui d’une étude de marché selon laquelle rien n’intéresse plus les amateurs de chanson de toute la francophonie que le sexe (sic)), ça voulait aussi dire refaire La sexualité deux fois, le seconde au rappel avec Fab et Frannie de Random Recipe, ça voulait dire inviter Ariane Moffatt et Phillipe B. à le rejoindre pour le canon des Callas, et ça lui permettait de donner «la plus belle chanson de cul» de Léo Ferré pour dernier rappel: oui, C’est extra. Et ce l’était, du début à la fin, ce l’était. Extra et jouissif. Bonne raison pour acheter ses disques, n’a-t-il pas manqué de rappeler avant de partir (sans rire). Punkt à la ligne.

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