Musique et grosses bébelles

Il est étonnant qu’à une époque de haute définition visuelle, on puisse trouver quelque plaisir à regarder, dans une position propice aux torticolis, 40 minutes d’images aussi majoritairement floues.
Photo: Sébastien Roy Il est étonnant qu’à une époque de haute définition visuelle, on puisse trouver quelque plaisir à regarder, dans une position propice aux torticolis, 40 minutes d’images aussi majoritairement floues.

La Société des arts technologiques présentera pendant un mois à compter de ce mercredi, dans son dôme nommé Satosphère, Harmonielehre, habillage visuel à360degrés de l’oeuvre emblématique de John Adams, réalisé avec l’Orchestre symphonique de Montréal et Kent Nagano.

 

Selon les promoteurs du projet, c’est la première fois qu’un orchestre symphonique participe à un projet d’immersion visuelle et musicale avec un tel procédé de captation, soit 8 caméras et 75 microphones, pour un son en 32.4 canaux. Nous n’ergoterons pas sur l’idée de « première mondiale », par rapport aux divers projets immersifs et interactifs pilotés depuis trois ans par Esa-Pekka Salonen, le Philharmonia et le Musée des sciences à Londres, sous la terminologie Universe of Sound, le dôme n’y étant qu’un élément parmi d’autres.

 

Pour revenir à ce qui nous occupe, une première question s’impose : est-ce parce que c’est du « jamais vu » que c’est forcément génial ? À en juger par l’expérience de la projection de presse du 10 février, qu’on imagine optimisée, je m’étonne fortement qu’à une époque de haute définition visuelle on puisse trouver quelque plaisir à regarder, dans une position propice aux torticolis, 40 minutes d’images aussi majoritairement floues. Quant à la musique, Harmonielehre fait l’objet d’une captation sonore influencée par la musique techno, avec des graves survitaminés, sans rapport avec une expérience de musique symphonique. À ces graves s’ajoutait un sourd filigrane sonore dans l’extrême grave, gênant dans les passages calmes des 2e et 3e mouvements.

 

Les trois volets de cette oeuvre de 40 minutes, dont les mouvements ont été rebaptisés Liberation, Spiritual Sickness et Grace — un raccourci un peu hasardeux issu de Wikipedia (voir encadré) — ont été scénarisés et animés respectivement par Joseph Lefèvre, Jean Ranger et Patrick Trudeau.

 

Lefèvre est conforme à l’imaginaire d’Adams : vision d’un pétrolier qui s’envole et images de compositeurs (on reconnaît Schoenberg et Mahler) convoqués dans une période de doute artistique. C’est ce premier volet qui donne le mieux au spectateur la sensation propre à ce type de projection de se retrouver dans une soucoupe volante flottant dans l’espace. Jean Ranger oblige le spectateur à se redresser pour voir certaines animations. Du volet final, inspiré pourtant par un univers médiéval et l’idée de naissance (dans son autobiographie, Adams le décrit et évoque sa fille Emily), j’ai retenu une sorte d’attaque de particules en mouvement, dont quelques globules rouges qui finissent par teinter le dôme. Une fois le voyage commencé, l’OSM et Kent Nagano sont très peu présents dans l’imagerie.

 

Bilan de l’opération ? Si c’est pour Adams ou la musique, oubliez-ça et immergez-vous en achetant le récent SACD multicanal de Michael Tilson Thomas. Si vous êtes un fan de la Satosphère, allez découvrir une musique fascinante mise en images. Offrir un contact avec l’expérience orchestrale à un public avant tout concerné par la technologie et l’animation est probablement le but et le seul intérêt de ce projet.


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Trahir John Adams

Nous avons été si étonnés que des titres apocryphes (Liberation, Spiritual Sickness, Grace), différents de ceux donnés par John Adams aux mouvements de Harmonielehre, aient présidé à la création de ce projet que nous avons interrogé le compositeur sur la légitimité de ceux-ci. Voici ses réponses :

« Je ne reconnais pas la plupart des termes que vous mentionnez. À ce que je sache, je n’ai jamais associé le moindre affect au 1er mouvement, autre que de raconter mon rêve dans la baie de San Francisco. Le titre du second mouvement, The Anfortas Wound, est une référence assez claire, je pense. Le 3e mouvement, également imagé par un rêve, est lié, au moment de la composition, à un état de grâce matérialisé par la naissance de notre premier enfant. Cela dit, l’oeuvre a trente ans et j’ai donné beaucoup d’entrevues. Peut-être suis-je la source de ces termes, mais, honnêtement j’en doute fort. Mais au-delà de ces considérations, je serais fort mal à l’aise avec le fait que moi-même ou quiconque puisse suggérer des états psychologiques, émotionnels ou spirituels. Cela inhibe le pouvoir de chaque auditeur de réagir en propre à la musique. »

— John Adams


 

HARMONIELEHRE from Society for Arts and Technology on Vimeo.



Universe of Sound - Birmingham 2013 from Philharmonia Orchestra on Vimeo.

1 commentaire
  • Stéphane Laporte - Abonné 18 février 2014 14 h 13

    Merci

    Super critique, merci. Ce n'est pas parce que des images sont projetées sur un écran, aussi iglooesque qu'il puisse être, que ça les rend plus intéressantes pour autant. On voit moult de ces illustrations dans toute sorte de concerts maintenant, des images misse la au hasard la plupart du temps.