Le tango au temps de la milonga, de la guitare et du couteau

L’expérience de la scène musicale et de la scène théâtrale de Sébastien Ricard se conjuguent dans La bibliothéque interdite, un spectacle qui se réinvente au fur et à mesure qu’il est créé.
Photo: Elias Djemie L’expérience de la scène musicale et de la scène théâtrale de Sébastien Ricard se conjuguent dans La bibliothéque interdite, un spectacle qui se réinvente au fur et à mesure qu’il est créé.

C’est un opéra tango en français, le premier du genre au Québec, signé par Denis Plante, le meneur de l’ensemble Tango boréal. Sébastien Ricard, auteur, comédien et membre de Loco Locass, y incarne sept personnages tirés de l’univers de Jorge Luis Borges, quelque part dans les années 1940 à Buenos Aires, alors qu’un maître chanteur entraîne un poète dans le labyrinthe de la bibliothèque infinie. Pour Denis Plante, c’est un projet à très long terme, mais ce lundi, il offre avec ses complices une rencontre très intime dans la salle du Morrin Center à Québec.

 

« L’opéra tango est un genre inventé par Astor Piazzolla et il n’y a qu’un précédent : Maria de Buenos Aires, affirme Denis Plante. Dans son oeuvre, il fait un peu comme nous, il passe du spoken word au chant lyrique et, comme nous, il situe l’action à Buenos Aires dans le style plus ancien des années 1920. La différence majeure est que le tango n’est pas nécessairement le sujet de notre pièce. Il s’agit plutôt de la montée du fascisme dans les années 1940. Mais, pendant cette période, le tango fut extrêmement affecté à cause des couvre-feux et de l’exil de beaucoup d’artistes. C’est un peu ça qui a signé la fin du tango en tant que phénomène populaire en Argentine. »

 

Par La bibliothèque interdite, Denis Plante affirme vouloir raconter une histoire, un peu dans la veine de Fred Pellerin. Et depuis deux ans, l’oeuvre est sans cesse retravaillée. « On a réécrit les textes deux fois et on est rendus à une troisième version des arrangements. Mon plan est de tourner ça pour les 20 prochaines années », souligne l’auteur-compositeur.

 

Pourquoi s’inspirer de Borges ? « Il a grandi dans le tango argentin, en a vécu l’apparition et le développement, puis est allé étudier en Europe. Quand il est revenu à Buenos Aires, il ne reconnaissait plus le tango, qui était devenu plus commercial avec ces chanteurs qui font des sparages avec des complets noirs. Sa vision du tango, c’était ce côté très gaucho des années 1920-1930, dans le style du pajador, poète urbain et sorte de bandit qui jouait de la guitare en chantant au coin des rues en utilisant le rythme de la milonga pour faire ce qu’on appellerait aujourd’hui un slam, ou quelque chose comme ça, une sorte de critique sociale improvisée, toujours avec le même rythme », répond Denis Plante. « C’était le temps d’la milonga, de la guitare et du couteau », fait entendre Sébastien Ricard dans la pièce Barracuda-ché-ché.

 

Cet univers semble lui convenir parfaitement. « C’est un spectacle en chantier et nous avons beaucoup de bonheur à le remettre en question. Dans les milongas, le spoken word ou les textes plus politiques, je pourrais voir un lien avec Loco Locass. Il y a aussi ce regroupement avec le texte accompagné d’un fond musical, mais aussi sans rien du tout : une espèce de mélange entre la scène musicale et théâtrale, mais sans être complètement ni l’un, ni l’autre. Mon expérience de la scène musicale et mon expérience de la scène théâtrale sont ici conjuguées. Au départ, on s’inquiétait du côté un peu déconcertant de notre proposition, mais je crois que c’est l’une des forces du spectacle. » Milonga, tango, valse et spoken word s’entremêlent donc dans le labyrinthe politique et mythologique pour une création qui pourrait devenir majeure.

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