Jonas Kaufmann, le ténor absolu

Le ténor allemand est l’un des interprètes les plus prisés des grandes scènes lyriques.
Photo: Dietmar Scholz Le ténor allemand est l’un des interprètes les plus prisés des grandes scènes lyriques.

Jonas Kaufmann est si évidemment devenu « le plus grand ténor du monde » que l’on a du mal à imaginer qu’il y a un peu plus de cinq ans il n’était guère connu que des spécialistes. La percée médiatique s’est faite en 2008 avec le récital Romantic Arias chez Decca et la parution en DVD de son Don José dans la production de Carmen de Bizet à Covent Garden.

 

Comment le ténor a-t-il lui-même vu sa montée ? Alors qu’il distille parcimonieusement ses entrevues, Jonas Kaufmann a bien voulu se confier au Devoir, à quelques jours de son premier passage à Montréal. « La percée sur le plan international ce fut, en 2006, La Traviata au Metropolitan Opera aux côtés d’Angela Gheorghiu. Après, même en Europe, on m’a regardé différemment. »

 

Cela a donc pris des années au lauréat du Concours de Nuremberg 1993 avant d’être remarqué par le grand public ! « Les programmes se font des années à l’avance : je savais en 2001 que j’allais faire mes débuts au Met en 2006 ! Donc, il m’a fallu attendre cinq ans. Mais il y a eu des succès importants entre-temps, ces moments où j’ai senti que j’étais sur la voie du succès. Par exemple, en 2003, lorsque j’ai chanté Belmonte dans L’enlèvement au sérail de Mozart à Salzbourg, ou en 2004, quand j’ai fait mes débuts à Covent Garden… »

 

En 2004, Kaufmann chante également Fidelio à Zurich sous la direction de Nikolaus Harnoncourt dans un spectacle de Jürgen Flimm, publié en DVD « Cet opéra était important, car il s’agissait de mettre un pied dans le répertoire allemand, que je n’avais pas touché. En ont découlé le Freitschütz de Weber et, ensuite, les rôles wagnériens. »

 

Embarras du choix

 

Aujourd’hui, Jonas Kaufmann est tellement sollicité qu’il n’a plus que l’embarras du choix entre des projets mirobolants. Autant prendre, alors, le taureau par les cornes… « J’ai un plan de match sur cinq ans avec les rôles que j’aime, ceux que j’aimerais aborder, et je suis dans la position de pouvoir discuter avec les maisons d’opéra, de pouvoir leur proposer des idées et la liste de rôles que je voudrais chanter. Je peux aussi aller voir un opéra en disant : “Voilà l’oeuvre qui m’intéresse ; si vous la programmez, appelez-moi !” Le fait d’être actif dans l’élaboration de mon propre calendrier est un travail complexe : lorsque les décisions sont si anticipées, elles doivent être très mûries pour que, le moment venu, j’éprouve le plaisir anticipé et attendu. »

 

Après, il reste à gérer la carrière sur le plan géographique. « J’ai une famille et ne peux être absent très loin et très longtemps. J’essaie donc de limiter l’Amérique du Nord à 8-10 semaines par saison. Car lorsque je donne des spectacles à Londres, Paris ou Milan, cela me permet parfois de rentrer le week-end. » En ce qui a trait au répertoire, l’équilibrage se fait entre opéras italiens, allemands et français, concerts avec orchestre et récitals de mélodies ; « la variété, mais pas au point de ne plus savoir dans quelle direction on va » !

 

En 2013, Jonas Kaufmann a effectué trois prises de rôle : Alvaro de La force du destin de Verdi, Dick Johnson de La Fanciulla del West de Puccini et Manrico du Trouvère de Verdi. « C’est le maximum », dit-il. Dans quelques mois, ce sera Des Grieux, dans Manon Lescaut de Puccini à Londres. « Dans les prochaines années, il y aura André Chénier, Radamès, dans Aïda, Riccardo dans Un bal masqué. Otello viendra aussi, dans un futur pas si éloigné, de même que Hofmann… »

 

Le rendez-vous majeur de 2013 pour l’évolution de sa voix a été Alvaro. « De Manrico à Alvaro, il y a une gradation pour moi. J’ai attendu pour Otello, mais comme j’ai eu de bonnes sensations dans Alvaro je suis sûr maintenant d’être mûr pour Otello. Après, il restera les quatre rôles wagnériens qui me manquent encore : Tristan, Tannhäuser et les deux Siegfried… » De ces quatre-là, Tannhäuser sera le premier, « car il y a, dans ce rôle, beaucoup de chant italien, ces longues phrases, dans le haut du registre, qui posent problème aux ténors wagnériens ».

 

Pour Tristan, le défi sera la longueur du rôle et le fait de garder toute sa concentration au 3e acte. Quant à Siegfried, rôle « très complexe », Kaufmann y voit certes « le jeune Siegfried avec son côté pétillant, naïf et viril », mais aussi « plein de beaux passages que l’on peut chanter de manière très lyrique », et, ce faisant, « on peut amener le public à redécouvrir un aspect un peu oublié du rôle ».

 

Nagano et le lied

 

Pour l’immédiat, ce dimanche 2 février, le ténor vedette de la décennie donnera donc un concert avec orchestre à la salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts à l’invitation de l’Opéra de Montréal. À l’occasion de son passage dans la métropole, en marge des répétitions pour Werther de Massenet qu’il chantera au Metropolitan Opera en février et mars, Jonas Kaufmann sera accompagné par l’Orchestre Métropolitain dirigé par Jochen Rieder. Le programme d’airs célèbres comprend deux fleurons français : l’air de la fleur dans Carmen et le Pourquoi me réveiller… de Werther ; un air allemand : Winterstürme de La Walkyrie ; et des pages célèbres du répertoire italien, tirées de Tosca, de Cavalleria rusticana, de La Gioconda et d’Andrea Chenier.

 

Formé à Munich, Kaufmann a collaboré plusieurs fois avec Kent Nagano, notamment dans un Lohengrin documenté en DVD. Il voit notre chef comme un « musicien analytique qui cherche à creuser les oeuvres jusque dans le moindre détail ». Selon lui, « Nagano cherche une authenticité, linéaire, dégraissée, pas chargée émotionnellement. C’est sa voie, qui vient de sa familiarité avec la musique contemporaine. Il aborde donc les choses analytiquement, même dans le répertoire romantique ». Avec Nagano, « le chanteur doit s’imposer et revendiquer de pouvoir respirer au milieu des grandes arches musicales, quitte à les malmener un peu ». À l’opposé du spectre des profils de chefs, Kaufmann situe « Nikolaus Harnoncourt, qui cherche les aspérités et l’inattendu ».

 

Quant à la mélodie, discipline dans laquelle Kaufmann se présente à Montréal, elle reste un refuge nécessaire. « On peut parler, à propos du lied, d’entretien de la voix, de la possibilité de cultiver des registres que l’on ne peut explorer à l’opéra où tout est fort et puissant, parfois superficiel, en raison de la scène et de la distance avec l’orchestre. Mais ce qui importe le plus, c’est la liberté musicale et le défi de créer une atmosphère. Helmut Deutsch, mon partenaire au piano, et moi, nous nous connaissons depuis deux décennies. Plus nous jouons un programme, plus nous avons de nouvelles idées, plus nous découvrons, plus nous nous sentons libres. À l’opéra ou au concert, il y a une inertie qui ne me permet pas d’attaquer piano un passage que j’ai toujours chanté forte. Le temps que le chef remarque cela et le transmette à l’orchestre, la phrase est passée et personne ne m’aura entendu. Il ne peut y avoir d’excès de spontanéité à l’opéra, alors que dans l’univers de la mélodie, c’est la spontanéité qui fait tout. »

 



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