La vraie nature de Porgy and Bess

Marie-Josée Lord (au centre) tient le rôle de Serena.
Photo: Yves Renaud Marie-Josée Lord (au centre) tient le rôle de Serena.

Porgy and Bess de George Gershwin fait ce soir une entrée fracassante au répertoire de l’Opéra de Montréal. L’engouement du public a forcé la tenue d’une cinquième représentation, le 3 février, qui affiche déjà complet, comme les autres ! La programmation de Porgy and Bess est une riche idée : depuis combien de temps n’avons-nous pas vu une supplémentaire à l’Opéra de Montréal ? Et des salles combles ?

 

Porgy and Bess, dans l’air du temps, fait l’objet ces dernières années d’une revalorisation de son statut. Car il s’agit bel et bien d’un vrai opéra et non d’une comédie musicale.


La tentation du noble genre

 

George Gershwin (1898-1937) partage avec Duke Ellington (1899-1974) la quête d’une consécration dans un genre supposément noble, associé à la « grande musique ». Pour Ellington, ce fut l’ambition symphonique, associée à un élargissement de la forme, qui se manifesta dans Black, Brown, Beige, créé à Carnegie Hall en 1943.

 

Pour George Gershwin, ce fut le passage de Broadway à l’opéra, dix ans auparavant. L’idée de transformer en opéra le best-seller d’Edwin DuBose Heyward, Porgy,titilla Gershwin dès 1926, mais il ne se mit à la composition que quelques années plus tard, après avoir eu vent que Kern et Hammerstein voulaient en faire une comédie musicale.

 

Contrairement à Ellington, joué au Carnegie Hall, Gershwin ne connut pas la consécration du Metropolitan Opera, qui avait refusé le projet à la fin de l’année 1933. Nul doute que la création de l’ouvrage dans une si éminente maison aurait épargné quelques malentendus.

 

C’est Ruben Mamoulian, qui venait de tourner La reine Christine avec Greta Garbo, qui mit en scène Porgy and Bess à la création : une production testée à Boston à la fin de septembre de l’année 1935, puis, après quelques coupes et retouches, créée à l’Alvin Theatre de New York le 10 octobre suivant. Ce n’était pas ce que le public attendait de Gershwin et l’ouvrage ne tint l’affiche que quatre mois, un échec à l’aune de Broadway et de la notoriété du compositeur.

 

Quatre décennies

 

Le Porgy and Bess qui eut du succès, six ans plus tard, fut une caricature : un spectacle réduit à une suite d’airs entrecoupés de dialogues parlés. Lorsque Goddard Lieberson, président de la Columbia, voulut réhabiliter l’oeuvre par un premier enregistrement mondial en 1951, il ne le fit qu’aux deux tiers. Il manque à ces disques, dirigés par Lehman Engel, plus d’une heure de musique !

 

L’association entre Porgy and Bess et comédie musicale eut la vie longue et reprit le dessus à l’occasion de la sortie, en 1959, du film d’Otto Preminger, projet dont Mamoulian, initialement pressenti, s’était fait éjecter par Samuel Goldwyn pour avoir exigé de tourner sur place, en Caroline du Sud. La partition était adaptée par André Prévin. Les ayants droit de Gershwin ont fait bloquer ce film en 1974.

 

Il fallut attendre une production du Grand Opera de Houston, le 1er juillet 1976, 41 ans après la création, pour découvrir l’oeuvre de Gershwin dans sa totalité et sa vérité. Ce spectacle fut représenté à New York en septembre 1976 et enregistré en studio par RCA en novembre : 24 heures de prises pour un album, dirigé par John DeMain, qui appartient à la légende de la musique enregistrée. Lorin Maazel enregistra l’oeuvre pour Decca à la même époque, rétablissant des passages coupés par Gershwin avant la création new-yorkaise.

 

Depuis, c’est par un enregistrement audio et vidéo en 1992 que Simon Rattle, reprenant un spectacle créé à Glyndebourne en 1987, revivifia un ouvrage assez rarement programmé car exigeant une distribution complète de chanteurs noirs.

 

Le grand avocat de l’oeuvre, ces dix dernières années, a été Nikolaus Harnoncourt, le spécialiste de la musique baroque, qui s’est pris de passion pour cet opéra et va jusqu’à insister sur des parallèles avec… Wozzeck d’Alban Berg !

 

Les acquis de la filiation DeMain-Rattle- Harnoncourt sont la fidélité à une partition complète, de plus de trois heures, le respect de l’oeuvre en tant que grand opéra américain du XXe siècle et la nécessité d’une distribution noire.

 

Argument

 

L’action de Porgy and Bess se situe dans les années 20 dans le bidonville de Catfish Row à Charleston, en Caroline du Sud. Dans ce microcosme évoluent vingt personnages, dont quatre se dégagent : Porgy, mendiant estropié ; la belle Bess ; son amant Crown, un débardeur voyou et ivrogne ; Sportin’Life, revendeur de drogue. Tout le monde, même Porgy, est amoureux de Bess.

 

Le premier acte, qui installe surtout le climat de pauvreté parfois sordide du quartier, est marqué par le meurtre du dénommé Robbins par Crown dans un tripot. L’acte II scrute les tiraillements de Bess vis-à-vis des trois hommes qui convoitent ses faveurs. Elle déclare son amour à Porgy. À l’acte III, Porgy tue Crown. Alors que Porgy est enfermé brièvement pour entrave à la justice, Sportin’Life convainc Bess que Porgy ne reviendra pas et lui propose de le suivre à New York. Lorsque Porgy revient, Bess est partie. Il part à sa recherche.

 

Dans l’opéra, Gershwin donne des airs importants à des personnages secondaires, puisque Summertime est une berceuse chantée par Clara (Chantale Nurse), femme du pêcheur Jake, et que My Man’s Gone Now est l’air de Serena (Marie-Josée Lord) après le meurtre de Robbins, son mari.

 

Le spectacle montréalais est une coproduction entre neuf opéras de l’Amérique du Nord. L’OSM sera dans la fosse, dirigé par Wayne Marshall.

3 commentaires
  • Philippe Dubé - Abonné 26 janvier 2014 16 h 54

    Le destin peu commun de Porgy and Bess (complément d'information)

    En 1955, en pleine guerre froide, une troupe de chanteurs noirs va de Berlin à Leningrad (redevenue Saint-Peterbourg) pour y jouer le fameux opéra de George Gershwin, "Porgy and Bess". Truman Capote (1924-1984) suit la tournée comme correspondant du New Yorker et tient une chronique des aventures et mésaventures de la troupe américaine dans la Russie soviétique qui paraît finalement sous forme de livre en 1956 sous le titre "The muses are heard", pour être traduit plus tard par Jean Dutourd et publié chez Galllimard en 1959 sous le titre "Les Muses parlent". La plume de l'écrivain américain, Truman Capote, est tout simplement délicieuse. Avis aux intéressé(e)s.

  • Christophe Huss - Abonné 27 janvier 2014 09 h 44

    Merci

    Merci Monsieur Dubé pour votre très intéressant complément d'info.

    La représentation de Berlin de cette tournée semble avoir été enregistrée (audio, j'imagine) car Harnoncourt y fait référence dans divers entretiens pour illustrer à quel point les éléments opératiques avaient été évacués et l'ouvrage détourné.
    Etes-vous au courant de cette captation et si elle est trouvable ?

    • Philippe Dubé - Abonné 27 janvier 2014 12 h 19

      N'étant pas spécialiste de l'opéra_ et loin de là_, je ne puis malheureusement répondre à votre question. La chronique de Truman Capote (1955) est centrée sur la représentation de Leningrad et la tournée russe de l'opéra en question. Par ailleurs, j'ai apprécié votre article de ce matin qui rend compte de la première prestation montréalaise de Porgy and Bess. Merci pour votre précieux travail.