Philémon Cimon à la recherche de l’été perpétuel

Dans la vie et dans la musique, Philémon Cimon adore l’urgence et le spontané et a confiance en ce qu’ils génèrent.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Dans la vie et dans la musique, Philémon Cimon adore l’urgence et le spontané et a confiance en ce qu’ils génèrent.

«Qu’est-ce que vous allez prendre dans votre smoothie?», demande le serveur à Philémon, en lui tendant la carte. Pris de court, le jeune homme, les joues encore rouges de la session photo extérieure, doute et plonge. «Euh, bleuets et avocat, ça se peut-tu?» Étonnamment, ça se peut. Même Philémon est surpris. Surpris que ça soit possible, surpris de son choix.

 

C’est peut-être parce qu’il défend devant nous un deuxième disque intitulé L’été, mais on n’est pas trop surpris de ce choix vitaminé et impulsif. Peut-être aussi parce que celui qu’on a découvert il y a plus de trois ans avec un disque de chansons à fleur de peau, Les sessions cubaines, adore l’urgence et le spontané, et a confiance en ce qu’ils génèrent. Dans le particulier — un smoothie, tiens — comme dans le général — la vie, la musique.

 

Son premier disque, enregistré à La Havane avec des musiciens locaux recrutés vite fait, était imparfait, nerveux, mais drôlement authentique. Autant de raisons qui ont fait son modeste succès, assez du moins pour faire le plein de fans et pour être recruté par l’étiquette Audiogram. Arrivera mardi sur les tablettes le deuxième disque de celui qu’on appelait «Philémon chante», et qui a choisi d’adopter le nom de Cimon, un patronyme qui a cours dans sa famille mais qu’il ne porte pas sur son permis de conduire.

 

Et son disque est comme son nom, on le reconnaît même s’il a changé.


En état d’été

 

L’été nous plonge dans un terrain musical nécessairement plus travaillé que celui de l’urgence cubaine. Philémon a pris des airs plus rock sur quelques titres — avec de la guitare électrique, voire du saxophone —, gardant sa douceur sur plusieurs autres. Ses textes, eux, nous plongent dans un état estival. Pas tant fait de plages et de fêtes que d’un mélange de souvenirs et de désirs. Comme pendant ces étés qui paraissent des années, où tout est possible.

 

Prémédité, travaillé, cet univers? Pas du tout, dit Philémon. Le guitariste raconte avoir avancé dans le noir, à tâtons, avant de trouver un filon et des chansons. «C’est un drôle de processus. Sur le coup, tu le sais pas, t’as une impulsion qui est forte et tu la suis, et il faut la suivre parce que c’est la seule chose qui peut vraiment te guider. Et si on veut être honnête avec soi-même, il faut écouter ces appels-là, c’est un acte de foi. Et c’est quand t’es un peu sorti de cet univers-là que tu finis par avoir le temps de comprendre ce que tu cherchais.»

 

Pour Philémon, la belle saison, c’est Saint-Joseph-de-la-Rive, qui devenait son terrain de jeu, sans limites, à part peut-être la montagne et la mer. La saison chaude, c’est aussi la liberté, l’absence de barrière. Le musicien pousse l’analyse en disant que l’été, au fond, c’est comme le métier de musicien. «C’est une espèce d’été perpétuel que tu gardes en dedans de toi. D’être l’été trois mois par année, c’est génial, mais de l’être constamment, c’est un truc infini dans lequel tu peux te perdre. C’est un peu ça, la vie d’artiste.»

 

Il y a d’ailleurs beaucoup de couleurs et de lumière sur les nouvelles chansons de Philémon. Ça, toutefois, ça ne semble pas être le fruit du hasard et du spontané, façon «bleuets-avocat». Grand lecteur, il a récemment replongé dans toutes sortes de classiques, d’Homère à saint Augustin en passant par Virgile et Shakespeare. «La lumière, c’est tout le temps là dans la littérature, c’est excessivement présent, c’est une recherche de grâce. Ce moment-là, où t’arrêtes d’exister, dans un moment présent multiplié, hors du temps, c’est ça que je recherche. C’est une énergie qui vient avec un état d’esprit dans lequel j’essaie le moins possible de m’éloigner. C’est ça, mon combat, c’est le jeu d’équilibriste.»

 

Le ruban et les effets

 

L’été, qui a été coréalisé par Philippe Brault, a été enregistré sur du ruban, en quelques jours à peine. Avec Philémon autour des quelques micros de l’Hotel2Tango, on peut entre autres retrouver le guitariste Nicolas Basque (Plants and Animals), la harpiste Sarah Pagé (Barr Brothers), le violoniste Guido del Fabro (Pierre Lapointe) ainsi que Papacho, le cousin de Philémon qui était du premier disque.

 

«En studio, chaque pièce est un peu une surprise, dit le chanteur. Je donne des grilles d’accords aux musiciens, et après c’est là qu’on invente la toune. Et quand t’imprimes sur du ruban, c’est l’urgence totale, et j’aime ça ajouter cette donnée-là, pour qu’il y ait une surprise. Mais c’est souvent une surprise qui vient avec une cohérence, parce que tout se passe à un moment déterminé, c’est une photo.»

 

Sur son premier disque, Les sessions cubaines, il n’y avait aucune manipulation entre le groupe et l’auditeur, pas de jeu avec le son, on entendait même les chaises craquer. Philémon parle d’une «manière documentaire». Là, sur L’été, il y a des effets ajoutés dans la voix. On pense à Timber Timbre, le chanteur préférant évoquer Johnny Cash, ou la façon dont John Lennon traitait sa voix. «À Cuba, il y avait une esthétique des années 1940. Là, c’est plus une esthétique des années 1960, j’ai gagné vingt ans ! Et j’avais envie d’avoir un bout documentaire, mais avec un mix qui était un peu plus dans la fiction», explique Philémon en parlant des effets de délais ou de réverbération.

 

Cette «fiction» a pour effet de rendre sa voix gracile — qui peut autant séduire que repousser —, plus solide, plus large. «Sur le premier album, la voix est très imposante, admet candidement Philémon. Elle impose sa présence par son imperfection. Tu ne peux pas mettre ça dans un party. Dans un souper, y’a une personne de plus avec toi, et elle parle! Tandis que cette fois-ci, j’avais envie de permettre aux gens d’écouter ma musique sans avoir à être pris en otages par quelque chose. Cet album, il s’écoute aussi juste pour se faire du bien.»
 



Philémon Cimon - Au cinéma from Audiogram on Vimeo.