Passion vinyles (1) - L'engouement qui croît, qui croît

Certains ont piaffé à la porte d’Aux 33-tours pour les exclusivités du Record Store Day. D’autres se sont étiré la troisième lombaire à trier les 45-tours sous les tables lors des conventions de collectionneurs. Bazars, sous-sols et garages furent écumés. Plus que jamais en 2013, ils ont été nombreux, de tous les âges, à traquer la belle galette introuvable et l’ont parfois trouvée. Récolte commentée, première partie.

C’était en septembre. Le samedi des ventes de garage à Hemmingford. Dans l’entrepôt de la friperie, la centaine de 33-tours tenait debout toute seule, sur les tranches, au-dessus d’une commode. Au cinquième coffret Reader’s Digest, tout m’a échappé, la pile s’est écroulée. Et puis de battre mon cœur s’est arrêté. J’ai retenu un grand cri, étouffé en un petit gloussement. Était-ce Dieu possible ? Dans le fatras, je voyais dépasser un coin du Vox Populi des Sinners. La photo de pochette d’apparition divine dans la neige du cimetière Côte-des-Neiges. Le mythique, rarissime opus de 1968, « l’album par lequel la contre-culture s’affirme et s’affiche », écrit Sébastien Desrosiers sur son site Patrimoine P.Q. : ce disque-là ! Fatima ! Lourdes ! Alléluia !

J’ai sorti le disque, incrédule, sûr qu’il y aurait un Mantovani, un Nathalie Simard égaré dedans. L’étiquette ne mentait pas, l’impeccable exemplaire miroitait. J’ai vainement caché mon trésor brillant de tous ses feux entre un Tony Roman (que j’avais déjà), un Bobby Darin et deux bédés. Le monsieur au comptoir a étalé mon butin, au vu et au su des autres clients. Chaque seconde, une éternité. Cinq dollars plus tard, j’étais dehors. Le soir, j’étais Snoopy lévitant sur Facebook, et les amis collectionneurs me rejoignaient en apesanteur.

Trésors d’hier et d’aujourd’hui

Il y a plein d’histoires comme celle-là dans le monde du disque avec un trou au milieu : en 2013 bien plus qu’auparavant, on les aura partagés, ces sillons gravés, le brin d’envie ne résistant pas à la joie endémique de la trouvaille publiée, et il m’a semblé que d’extraordinaires vinyles d’hier et d’avant-hier sont sortis de partout. Cet acétate du groupe yéyé Les Monstres, par exemple, déniché « au fond d’un coffre » par ce fouineur-animateur-blogueur de Sébastien : « Un 45-tours aussi ravageur qu’inédit, du rock garage comme on ne pensait plus en découvrir au Québec ! Découvert dans les archives personnelles du producteur Tony Roman (1942-2007) dans le cadre de mes recherches pour le Musée du rock’n’roll du Québec, cet enregistrement new-yorkais est en voie d’être authentifié et sera éventuellement réédité. »

N’oublions pas les centaines de vinyles neufs, marché de niche tellement bien niché qu’un nouveau disquaire à New York ne vend plus que ça. Au Québec itou, on a produit de la galette fraîche. Michel Rivard, qu’une séance d’écoute dans le sous-sol de Louis-Jean Cormier a ramené dans le giron du beau sillon, témoigne. « Comme le vinyle est maintenant mon mode d’écoute préféré, bon scotch à l’appui, mes découvertes de l’année sont des vinyles achetés « neus », pour le son, la belle grande pochette et la petite carte de téléchargement mp3 pour alimenter l’écoute automobile… Une belle grosse année pour le « country-folk actuel » ! Les gagnants : au Québec, de certaines Sœurs Boulay (tu connais ?) avec Le poids des confettis, Chantal Archambault et ses Élans, Tire le Coyote et son Mitan… Aux États : deux duos extraordinaires, The Milk Carton Kids avec leur magnifique The Ash and Clay (comme si Gillian Welch et Dave Rawlings avaient eu deux fils et les avaient nourris au vieux Simon et Garfunkel !) et le dernier d’Over the Rhine, Meet Me at the Edge of the World […] » Son propre Roi de rien, ajouterais-je, en jette plein le pont Jacques-Cartier, format 33-tours.

Melissa Maya Falkenberg, la countryphile à qui l’on doit le formidable livre Québec Western, écrit avec Jacques Blondin et Marie-Hélène Lebeau-Taschereau, renchérit : « Inside Llewyn Davis, la bande sonore du dernier film des frères Coen, est sans contredit le vinyle qui a le plus tourné chez nous en 2013. Avant même d’avoir vu le film, sa musique me racontait treize histoires d’une autre époque, d’espoir et de désespoir, m’amenait dans un coffee shop de Greenwich Village sans que j’aie à faire sept heures de char. » Sunny Duval, lui, tout aussi DJ des nuits montréalaises que Louisianais d’adoption et créateur d’Amour d’amour, achète « peu de neuf ou de moderne », préférant « la patine » des ans. Longuement, il écrit à la gloire des pionniers, exaltant ses 33-tours du Professor Longhair, de Sonny Terry et de Brownie McGhee, mais aussi le Best Of des Animals première époque : « Eric Burdon, certainement une très vieille âme, chante avec une voix qui semble avoir tout vécu, même du haut de sa vingtaine à l’époque. Ça ne me donne rien de nommer mes pièces préférées, j’en ai pas : TOUT est bon. »

Aussi bon que mon Clint Eastwood chantant ses Cowboy Favorites ? Peut-être bien, mais quelle pochette ! On en reparle la semaine prochaine, des chouettes pochettes, promesse d’Éric Desranleau des Wonder-Trois-Quatre. Et d’un tas d’autres vinyles aussi : l’amicale de la belle galette s’agrandit, en faites-vous partie ?



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LES VINYLES DE....

Sébastien Desrosiers

Les MonstresAcétate That I’m Sad/Little Girls (1966)
Un 45-tours aussi ravageur qu’inédit, du rock garage comme on ne pensait plus en découvrir au Québec ! Découvert dans les archives personnelles du producteur Tony Roman (1942-2007) dans le cadre de mes recherches pour le Musée du rock’n’roll du Québec, cet enregistrement new-yorkais est en voie d’être authentifié et sera éventuellement réédité.
Où? Au fond d’un coffre.

MantraMantra (MM&C ; 1970)
Ce trio montréalais anglophone ne publia que cet album sur MM&C en 1970 — un des plus rares pressages de la province ! Leur folk délicat et intimiste semble intemporel et nous rappelle que la ville abritait déjà les premiers tenants annonciateurs d’une nouvelle scène folk québécoise, comme D’Arcy Draper, Riverson ou Sam Lloyd.
Où? Aux 33-tours.

Les/The SceptresDiscographie complète
Un des meilleurs et des plus prolifiques groupes de Pointe-Claire, qui pressa huit simples pop survitaminés sur différentes étiquettes, entre 1966 et 1969, en plus d’être publié en Angleterre. Surprise ! Sa discographie bilingue et complète sera rééditée par Pacemaker Entertainment Inc. en 2014.
Où? Quatre disquaires indépendants et une enchère sur eBay par un des Sceptres !

The HeadstonesMy Kind of Girl/Bad Day Blues (Pharaoh ; 1966)
En voyant l’étiquette, je savais instantanément que je tenais quelque chose de peu commun. À l’écoute, j’étais stupéfait de découvrir Bad Day Blues, un des titres garage les plus corrosifs des années 60. Que pouvait bien faire ce rarissime 45-tours d’un groupe du Texas si loin de chez lui ?
Où? Dans un sous-sol de Petit-Matane.

Various ArtistsEnjoy the Experience – Homemade Records 1958-1992 (Sinecure ; 2013)
Lorsqu’un collectionneur croit avoir fait le tour d’une tendance, initiez-le à l’univers des pressages privés ! Des albums hétéroclites en marge du temps, le plus souvent réalisés et chantés par des artistes aussi amateurs que dévoués. Cette imposante étude collige des milliers d’exemples et des enquêtes saugrenues en plus d’offrir une compilation des meilleurs représentants du genre. Saurez-vous y découvrir l’unique album québécois répertorié ?
Où? En ligne.

Michel Rivard

Comme le vinyle est maintenant mon mode d’écoute préféré, bon scotch à l’appui, mes découvertes de l’année sont des vinyles achetés « neus », pour le son, la belle grande pochette et la petite carte de téléchargement mp3 pour alimenter l’écoute automobile… Une belle grosse année pour le « country-folk actuel » ! Les gagnants : au Québec, certaines Sœurs Boulay (tu connais ?) avec Le poids des confettis, Chantal Archambault et ses Élans, Tire le Coyote et son Mitan… Aux États : deux duos extraordinaires, The Milk Carton Kids avec leur magnifique The Ash and Clay (comme si Gillian Welch et Dave Rawlings avaient eu deux fils et les avaient nourris au vieux Simon et Garfunkel !) et le dernier d’Over the Rhine, Meet Me at the Edge of the World (Over the Rhine est un duo d’auteurs-compositeurs-mari-femme de l’Ohio que vous devriez aller écouter tussuite, là là !).

Melissa Maya Falkenberg

Inside Llewyn Davis, la bande sonore du dernier film des frères Coen, est sans contredit le vinyle qui a le plus tourné chez nous en 2013. Avant même d’avoir vu le film, sa musique me racontait treize histoires d’une autre époque, d’espoir et de désespoir, m’amenait dans un coffee shop de Greenwich Village sans que j’aie à faire sept heures de char. Jamais je n’aurais cru que l’une de mes chansons folk préférées de tous les temps — Five Hundred Miles — serait interprétée par Carey Mulligan (une actrice que j’adore) et le prince de la pop Justin Timberlake. « You don’t sing folk music — it sings you », a écrit l’essayiste John Jeremiah Sullivan. Serait-ce la devise du maître réalisateur T-Bone Burnett ?

Sunny Duval

J’achète beaucoup de vinyles dans divers bazars. Comme j’aime de tout, je ramasse de tout : country-western canadien-français, vinyles pour ma collection hawaïenne énorme, disques « ethniques » (ah ! ces orchestres de steel drums), chanson française, albums de Louise Portal ; bref, j’aime tout.

J’achète peu de neuf ou de moderne, je sais pas pourquoi. Je préfère la patine.
Parmi mes favoris de 2013, il y a The Best of des Animals. Je me tanne jamais de l’écouter, tout y est bon. Le son est magnifiquement terne et riche sur notre tourne-disque. Eric Burdon, certainement une très vieille âme, chante avec une voix qui semble avoir tout vécu, même du haut de sa vingtaine à l’époque. Ça ne me donne rien de nommer mes pièces préférées, j’en ai pas : TOUT est bon.

Sonny Terry and Brownie McGhee. Pas de titre d’album, mais c’est une pochette beige avec une photo d’eux assis sur un lit. Ça date de 1973. Duo d’excellents bluesmen accompagnés pour l’occasion par un groupe très funky incluant John Mayall et Arlo Guthrie. C’est du direct en studio, les gars se lancent la balle pendant les chansons et discutent entre les couplets. Sonny et Brownie, je veux dire. Très, très vivant. Touches de gospel par-ci par-là, beaucoup de soul en tout cas. Bring It on Home to Me (que l’on retrouve également sur le Best des Animals !) est splendide. People Get Ready de Curtis Mayfield est tellement bonne ! Elle ouvre le disque. Cet album vous installera la joie de vivre dans le cœur, je vous le garantis.

Et ma trouvaille favorite du Professor Longhair : Crawfish Fiesta. J’aime ce bonhomme de tout mon être. Je me sens une grande filiation avec lui, comme si c’était mon grand-papa du Sud. Il me semble toujours jovial, festif. Fess a révolutionné le piano à La Nouvelle-Orléans ; tous les autres pianistes sont influencés par lui, qu’ils le veuillent ou pas. Il a fusionné le blues, le rhythm’n’blues, le calypso, etc. Jerry Wexler a décrit son style comme étant de la « rhumba-boogie funk » ! J’étais au deuxième étage du Louisiana Music Factory, une boutique pleine à craquer de musiques locales, à l’étage des vinyles. Une seule copie devant moi, qui m’attendait, bien sûr. Le dernier album du Professor Longhair, juste avant sa mort en 1980, que j’aurais pu commander virtuellement, mais non, je voulais mettre directement dans les poches des gars du LMF mes propres sous pour ma propre copie. Réalisé par Dr. John (également à la guitare), avec le fameux Uganda Roberts aux percussions, c’est du grand Fess. Ses chansons sont bourrées de trouvailles en onomatopées et en figures pianistiques, avec derrière lui des musiciens de feu. Et sa voix est si sympathique ! Il reprend son succès Bald Head encore une fois, dans une version étourdissante, tout comme son Whole Lotta Lovin' de Fats Domino. Je suis sans mot, écoutez-la, ça dit tout !
3 commentaires
  • Louise Fugère - Inscrite 3 janvier 2014 08 h 34

    Vive le vinyle

    Pas pour nécessairement écouter mais pour l'information historique et sociologique. Un 33 tours sur la série du siècle Russie Canada ???? Partie par Partie ???
    Un disque français avec la poésie de Gaston Miron et Gérald Godin récité par eux. Un disque du spectacle en aide aux réalisateurs de Radio-Canada en 1958-59. L'automne Show, Poèmes et Chants de la résistance, les disques de l'Infonie, de Maneige. les premiers disques de Willie Lamothe et Marcel Martel avec de superbes guitares, etc. Que du plaisir.

  • Jean-François Petit - Abonné 3 janvier 2014 21 h 27

    Sonny et Brownie

    C'est vrai que ce disque est exceptionnel. Mon frère en avait une copie vinyl, que j'ai usée, puis j'ai racheté en CD. La pièce "Sail Away" a toujours été une de mes favorites. J'avais lu quelque part que ces deux-là s'haïssaient totalement, mais ils faisaient tellement de la bonne musique ensemble, qu'ils finissaient par s'endurer.

  • Jean-François Tremblay - Inscrit 5 janvier 2014 17 h 45

    Coffret jazz

    J'ai trouvé ce coffret il y a près d'un an chez mon disquaire. Le propriétaire de l'endroit ignorait même qu'il l'avait en stock. Il fut très surpris de me voir arriver avec ledit coffret à la caisse. Un item que je chérit énormément: http://en.wikipedia.org/wiki/The_Smithsonian_Colle

    Fouiller pour trouver des vinyles auxquels quasiment personne ne s'intéresse est une activité passionnante.