Les jeunes loups

Cécile McLorin Salvant
Photo: John Abbott Cécile McLorin Salvant
On ne connaît pas encore la valeur des jeunes loups journalistiques que dépeindra la nouvelle série de Réjean Tremblay dans les prochains mois. Mais rayon jazz, on remarque que 2013 aura permis aux jeunes loups du genre de s’exprimer éloquemment. Ainsi, la moyenne d’âge des leaders de nos meilleurs albums des douze derniers mois est-elle de 33 ans. Des chefs de meute inspirés, dont l’art se nourrit à la fois de culture contemporaine et d’éléments historico-pertinents. Du soleil dans le portrait.

Le disque de l'année: Woman Child, de Cécile McLorin Salvant, sur étiquette Mack Avenue. Bon : elle a 24 ans, elle chante divinement et fait tourner la tête d’à peu près tout le monde intéressé au jazz. Wynton Marsalis, le New York Times, NPR, Downbeat… Gros impact pour un premier album remarquable. L’interprète McLorin Salvant a toutes les qualités pour elle : de la profondeur dans la voix, de la justesse dans l’émotion, un grain riche, un phrasé brillant, une jolie teinte soul et blues dans les cordes vocales, une maturité et une assurance rares, de l’aisance stylistique, un grand sens de la théâtralité, de la sensualité, des inflexions subtiles et étendues, un intérêt assumé pour l’Histoire jazz et blues (elle remonte aux sources avec des chansons du début du XXe). Quand on la compare, c’est en évoquant les plus grandes, Ella, Sarah, Billie, Abbey. Boum.



Le disque big band: Brooklyn Babylon, de Darcy James Argue, sur étiquette New Amsterdam Records. Lui aussi largement plébiscité, ce projet du compositeur et chef d’orchestre de 38 ans a un pied près des géants du genre (Ellington, Basie), et l’autre en pleine modernité. Brooklyn Babylon renouvelle en effet l’art du big band et mélange jazz progressif, dance-punk, swing, musique est-européenne, post-rock et indie-rock dans un tout furieusement coloré — et très new-yorkais dans le ton. De la haute voltige artistique, une fresque en forme de BD graphique jazz.



Le disque trio: Chants, de Craig Taborn, sur étiquette ECM. On savait pour Vijay Iyer, Jason Moran, Brad Mehldau : tous de solides innovateurs dans l’art du trio jazz acoustique (piano-contrebasse-batterie). En 2013, Craig Taborn s’est joint au club de manière officielle. Ce Chants au ton minimaliste est bourré de belles choses, richesse dans les sillons, audaces rythmiques et harmoniques, beautés mélodiques, ambiances évocatrices, subtil mélange de lumière et de noirceur. Une mention également au Somewhere du Keith Jarrett Trio, magnifique document d’un groupe immense.



Le disque qui groove: Black Radio 2, de Robert Glasper, sur étiquette Blue Note. Du jazz? Oui et non. Black Radio 2 est surtout articulé autour du R & B et de la soul, avec apport de hip-hop, de pop ou de gospel filtré au vocodeur. Mais c’est bien là du jazz à la touche Glasper, grand brouilleur de frontières stylistiques, pianiste qui se nourrit de toutes les musiques noires et en fait le creuset d’une signature unique qui rappelle la place importante du jazz dans l’expression d’une identité afro-américaine.



Le disque québécois: Cherchez l'équilibre, du Trio Jérôme Beaulieu, sur étiquette Effendi. Empruntant aux mêmes sentiers que les Esbjörn Svensson ou Ethan Iverson, Jérôme Beaulieu dirige un trio qui s’inspire beaucoup de la culture pop-rock actuelle, d’ici ou d’ailleurs. Bonnes assises rythmiques, beaux élans mélodiques, solides progressions harmoniques: Beaulieu et sa troupe frappent fort. Et bien.