Au bonheur des archivistes

Le chef et pianiste Wolfang Sawallisch est disparu cette année.
Photo: Agence France-Presse (photo) Frédérik Balfour Le chef et pianiste Wolfang Sawallisch est disparu cette année.

En marge de la production phonographique traditionnelle, certaines étiquettes se sont spécialisées dans la réédition d’archives de concerts. Les frissons sont plus rares que prévu. Mais ils existent…

 

L’industrie phonographique a commis le coupable péché du trop-plein. Trop de parutions, trop de duplications de répertoire. Quelqu’un peut-il aujourd’hui raisonnablement prétendre savoir combien de Neuvième de Mahler sont en circulation sous la seule baguette du chef hollandais Bernard Haitink ?

 

L’édition d’archives de concert n’a pas échappé à ce péché mignon, alors que leur utilité première serait d’enrichir la discographie d’un artiste rare ou de présenter un artiste connu dans des oeuvres qu’il n’a pas enregistrées en studio. À cela s’ajoute l’aspect moral, parfois choquant, de faire paraître post mortem une interprétation fugace, qui n’a jamais été destinée à être immortalisée, d’un chef qui a pris grand soin de fignoler pour l’éternité un témoignage de studio de la même oeuvre.

 

Du concert, on attend, au mieux, une fièvre et une exaltation absentes des enregistrements de studio. Dans le cas des artistes de légende peut s’ajouter l’intérêt de voir collaborer des musiciens qui n’ont jamais pu enregistrer officiellement ensemble.

 

Pour les mélomanes archivistes, voici quelques idées, qui s’ajoutent au coffret Celibidache The Berlin Recordings, 1945-1957 d’Audite, présenté samedi dernier.

 

Wagner : Lohengrin. Thomas, Berry, Talvela, Watson, Ludwig. Opéra de Vienne, Karl Böhm. 1965. Orfeo 3 CD C862 133D (Naxos)

 

Voici le seul Lohengrin signé par Karl Böhm, qui laissa des enregistrements légendaires du Ring et de Tristan et Isolde. On attendait une respiration ardente, Böhm étant un chef plutôt rapide dans Wagner. Il est ici plus mesuré, mais d’une superbe force dramatique. « Le » Lohengrin reste, certes, celui de Kempe, gravé en studio pour EMI un an avant. Il y a des recoupements dans les distributions, notamment deux monuments : Jess Thomas en Lohengrin et Christa Ludwig en Ortrud. À noter : la présence marquante de Martti Talvela en roi dans une grande représentation de Lohengrin et un ajout substantiel à la discographie de Böhm. La captation monophonique de 1965 est très propre.

 

Wolfgang Sawallisch à Prague. Supraphon 5 CD SU 4140-2 (Naxos).

 

De très loin le meilleur hommage à Sawallisch, disparu cette année. Il s’agit d’une compilation de concerts à Prague (1970-1987) comprenant de grands classiques (Mozart 40 et 41, Beethoven 1 et 6, Mendelssohn 2) mais aussi des ajouts majeurs à sa discographie, comme la Messe glagolitique de Janácek ou la Messe au champ d’honneur et la 4e Symphonie de Martinu. Bon choix de documents, bien sonnants.

 

Arturo Benedetti Michelangeli joue Beethoven (Sonate op. 111 et Concerto no 5). Praga PRD/DSD 350 098 (HM).

 

Des témoignages majeurs, littéralement sauvés de la grisaille et de l’oubli. La remastérisation SACD, par Karel Soukenik, de ces documents de 1957 (Empereur, avec Vaclav Smetacek) et 1961 est prodigieuse. Augmentées par des Images de Debussy en 1957, ces bandes rendent totalement justice à la magie du piano de Michelangeli, par exemple, dans Debussy, le toucher et le jeu sur les résonances. Le Beethoven est fulgurant : l’Opus 111 est moins bien enregistré que le document officiel Decca, mais l’Empereur apparaît plus vivant que celui avec Giulini.

 

Schubert : Winterreise. Dietrich Fischer-Dieskau, Maurizio Pollini. Salzbourg, 1978. Orfeo C 884 131B (Naxos).

 

Irrésistible affiche de l’automne. Fischer-Dieskau dans son royaume y invite Maurizio Pollini ! Les collectionneurs ne pourront faire l’impasse, car, malgré un spectre sonore plus serré que dans ses meilleurs enregistrements de studio, il y a un vrai dialogue entre le chanteur et le pianiste (Frülingstraum, Einsamkeit…). L’épure de Pollini donne à la prestation de Fischer-Dieskau des intonations plus aiguisées et moins rondes que dans ses versions de référence avec Gerald Moore. Passionnant complément de discographie.

 

Hans Rosbaud. Enregistrements d’archives publiés par ICA Classics.

 

Pour plusieurs, la redécouverte de l’année est Hans Rosbaud, le pilier de la création du Festival d’Aix et l’âme de l’Orchestre du SWF de Baden-Baden, dont il fera un catalyseur de la création musicale, de 1948 à sa mort en 1962. ICA Classics (distr. Naxos) ressuscite Rosbaud dans deux CD : une 5e Symphonie de Mahler en 1951 à Cologne, rageuse et incomparablement mieux tenue que tous les documents de cette époque, et un couplage Sibelius (6e Symphonie) et Debussy (Nocturnes, Jeux). On est dans le meilleur des archives sonores : sauver de l’oubli un chef majeur du XXe siècle.

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