Le printemps des nonagénaires

Le pianiste Menahem Pressler est plus connu au Québec que le chef Skrowaczewski. Il nous a d’ailleurs beaucoup rendu visite ces dernières années.
Photo: Marco Borggreve Le pianiste Menahem Pressler est plus connu au Québec que le chef Skrowaczewski. Il nous a d’ailleurs beaucoup rendu visite ces dernières années.

Cette fin d’année est marquée par les anniversaires de deux grands artistes : le pianiste Menahem Pressler et le chef Stanislaw Skrowaczewski. Tous deux viennent d’avoir 90 ans et poursuivent leur carrière bon pied, bon oeil.

 

Menahem Pressler vient de fêter ses 90 ans, avant-hier. Stanislaw Skrowaczewski les a célébrés le 3 octobre dernier, à Tokyo, en dirigeant la5e Symphonie de Chostakovitch quatre fois en cinq jours. Il était en concert il y a trois jours pour diriger la 4e Symphonie de son compositeur fétiche, Bruckner, à la Philharmonie de Berlin.

 

Pressler et Skrowaczewski sont aussi au coeur de l’actualité discographique de cette fin d’année : Oehms Classics publie un coffret commémoratif de 28 CD des grandes intégrales symphoniques du chef polonais, alors que le pianiste vient d’enregistrer deux récitals pour deux étiquettes différentes.


Le destin brisé d’un pianiste

 

Je me souviendrai toujours de ma première rencontre musicale avec Stanislaw Skrowaczewski. C’était à la fin des années 70 à Strasbourg. Il dirigeait la 10e Symphonie de Chostakovitch et le sol de la salle de concert en tremblait. Cette tension tétanisante, je ne la retrouvais pas vraiment dans les disques gravés pour Vox ou Mercury alors qu’il était, à compter de 1960, directeur musical de l’Orchestre symphonique de Minneapolis (aujourd’hui Orchestre du Minnesota) ou du Hallé Orchestra de Manchester, dont il mena la destinée entre 1984 et 1991.

 

Le premier vrai choc au disque, ce fut une 9e Symphonie de Bruckner gravée en tant que chef invité avec l’Orchestre du Minnesota en novembre 1996 pour Reference Recordings. C’est aussi à partir de ce moment-là que l’éditeur Dieter Oehms commença à constituer en Allemagne ce qui restera comme le véritable legs discographique de ce musicien né à Lwów, en Pologne (aujourd’hui cette ville est ukrainienne), qui se destinait au piano et dut se réorienter en raison d’une blessure à la main contractée pendant la guerre. Skrowaczewski devint ainsi chef et compositeur, disciplines étudiées, entre 1947 et 1949, à Paris avec Nadia Boulanger et Paul Kletzki.

 

Comme de nombreux chefs d’âge mûr, Skrowaczewski est une icône au Japon, d’autant que son compositeur de prédilection est Anton Bruckner, vénéré là-bas. De 2007 à 2010, il fut chef principal de l’Orchestre Yomiuri Nippon. C’est d’ailleurs une intégrale Bruckner enregistrée avec l’orchestre de la Radio de Saarbrücken pour Arte Nova (rapatriée ensuite sur la propre étiquette du producteur, Oehms Classics) qui marqua la vraie la percée de Skrowaczewski dans le monde du disque.

 

Cet orchestre, dont toutes les prestations sont captées pour la radio, Skrowaczewski en devint le premier chef invité en 1994. L’intégrale Bruckner, qui comprend les Symphonies nos 00 et 0, puise dans les enregistrements réalisés entre 1991 et 2001. Elle fut distinguée par un Prix du disque à Cannes en 2002. Suivirent des intégrales Beethoven, Schumann et Brahms. Cette dernière, captée en 2011, vient de paraître.

 

Partout Skrowaczewski rayonne par sa fermeté intraitable et son sens de l’architecture. Il n’est jamais expansif, mais c’est un cartésien avec du coeur. Son refus de l’effet le rapproche d’un Charles Mackerras et sa rigueur évoque celle de David Zinman. Le coffret Oehms documente tout (sauf son Chostakovitch, hélas) et rend pleinement justice à son art.


Un pianiste soliste sur le tard

 

Menahem Pressler, célébré au Québec, qu’il a beaucoup visité ces dernières années, est bien plus connu ici. Né à Magdeburg, en Allemagne, en 1923, il a fui l’Allemagne en 1939 pour ce qui était alors la Palestine et devint l’État d’Israël en 1948, deux ans après sa victoire à un concours de piano à San Francisco qui lui valut de débuter avec l’Orchestre de Philadelphie et Eugene Ormandy.

 

Même si on connaît quelques disques de lui en soliste, la carrière de Menahem Pressler fut liée entre 1955 et 2008 au Beaux-Arts Trio, dont il fut l’âme et le pianiste volubile et raffiné. D’une même longévité est sa carrière de pédagogue à l’Université d’Indiana. Pressler connut toutes les formations du Beaux-Arts Trio. Quand ses derniers compagnons, Daniel Hope et Antonio Meneses, tirèrent le rideau, Pressler ne partit pas à la retraite, mais recommença une carrière de chambriste invité et de soliste.

 

C’est dans ce cadre que paraissent deux disques majeurs aux programmes très voisins : Sonate opus 110 de Beethoven et Sonate D. 960 de Schubert chez Bis, un enregistrement de mars 2012 en Angleterre ; Sonate D. 894 de Schubert et Bagatelles op. 126 de Beethoven, enregistrées chez lui à Bloomington en mai 2013 pour La Dolce Volta.

 

Le poète n’a rien perdu de sa magie dans des oeuvres de fin de vie des compositeurs choisis. Ce périple musical au crépuscule est enrichi d’un Nocturne de Chopin dans le disque Bis, paru fin novembre, et du Rondo K. 511 de Mozart dans le CD dévoilé mardi dernier au Canada par le distributeur de La Dolce Volta.

 

S’il ne fallait choisir qu’un CD, celui de La Dolce Volta, littéralement magnétique (la sonate de Schubert nous transporte dans un autre monde…) et fabuleusement enregistré sur un piano scrupuleusement sélectionné par Pressler, est un jalon pour l’éternité.



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