La marche vers la mort de Keith Kouna

Keith Kouna a l’intention de créer une version scénique de son Voyage d’hiver, même s’il sait que ce sera ardu.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Keith Kouna a l’intention de créer une version scénique de son Voyage d’hiver, même s’il sait que ce sera ardu.

C’est une histoire qui commence en 2009, dans une voiture. Dans l’habitacle résonne pour une énième fois Winterreise, ou Le voyage d’hiver, une oeuvre de Franz Schubert. Au volant, le chanteur Keith Kouna, porté par cette oeuvre qu’il aime tant, s’emballe et se met à improviser des paroles par-dessus le texte allemand, chanté par Dietrich Fischer-Dieskau. Ce fut le déclic, suivi de l’emballement et de l’action. Kouna, coloré musicien oscillant entre la chanson à texte et le rock grinçant, s’est lancé dans une improbable mais très respectueuse réadaptation de ces 24lieds plus que centenaires.

 

Ce n’est que quatre ans plus tard que Keith Kouna arrivera enfin avec le résultat final. Même qu’entre-temps, il fera paraître un disque, Du plaisir et des bombes, qui l’a mené jusqu’au dernier gala de l’ADISQ, où il était en nomination dans trois catégories importantes : Album rock, Révélation et Auteur ou compositeur de l’année. Invité aux FrancoFolies de Spa, il a aussi récolté quelques prix, dont celui de la SOCAN pour sa magnifique pièce Batiscan.

 

Bref, une aventure très remplie qui l’a détourné de son projet Schubert, mis entre parenthèses par manque d’énergie, de temps et de recul. « Avec mes amis musiciens Martien Bélanger et Vincent Gagnon, on était bien enthousiastes au début, se souvient Kouna. On composait à partir de fichiers midi, juste pour avoir une structure. J’avais quelques textes et des brouillons. Mais un moment donné, je voyais que ça ne finissait pas par finir, on n’avait plus de réalisateur, on ne savait plus trop où aller. »

 

Filon flou

 

Une fois passé le cycle de l’album Du plaisir et des bombes, le musicien de Québec et ancien leader de la formation Les Goules a retroussé ses manches et, avec l’aide de René Lussier (derrière la pièce Le trésor de la langue), il s’est replongé dans l’adaptation de ce sombre Voyage d’hiver, composé par Schubert en 1827 sur des poèmes de Wilhelm Müller.

 

« Quelqu’un qui connaît bien Le voyage d’hiver va avoir ses repères, dit Keith Kouna. Mais c’est un trip bien artistique ; je suis conscient qu’il n’y a rien là-dedans qui est un hit radio. Je le vois plus comme une espèce de voyage, justement. »

 

Le résultat est unique, pas dans le filon classique ni dans le filon « pop ». Tout en respectant la structure et l’ordre des 24 lieds d’origine, Kouna a réécrit des textes plus à son image, sur des musiques orchestrales, mais assez modernes, où le piano domine quand même. On n’est donc pas vraiment dans l’esprit des Variations fantômes de Philippe B, mais davantage dans celui du Volodia d’Yves Desrosiers.

 

« Je me suis réapproprié l’oeuvre. J’ai réécrit des textes en fonction de ce que ça me faisait ressentir, en restant collé à mon univers tout en gardant les lignes mélodiques originales. Dans le fond, j’ai fait l’inverse de Schubert, qui avait composé la musique à partir des textes de Müller. »

 

Le voyage d’hiver est une marche en montagnes russes vers la mort, dans la neige et le froid, à travers la tristesse, le sexe, l’alcool. À ne pas mettre pendant votre party de Noël, quoi. « Schubert disait qu’il était en train de composer une série de lieder complètement sinistres ; alors, naturellement, ça ne t’amène pas vers des terres de prés ensoleillés et de bonheur infini ! Il y a des thèmes de voyage, d’errance, de mort, de désespoir, des thèmes assez poètes maudits. Pendant toute la dernière partie, le personnage meurt. Je chante : « Avez-vous vu l’enfer ? Avez-vous vu mieux ? » C’est un peu en suspension ; dans le fond, le voyage n’est même pas terminé. »

 

Keith Kouna était bien heureux de voir arriver René Lussier dans son projet au début de l’année. Ce dernier a réussi à trouver la touche qu’il fallait pour cet ambitieux projet. « René est arrivé rapidement à voir le tableau, dit Kouna. Aussi, il faisait des trucs, il plongeait ; c’est le côté fort des musiciens comme lui qui ont fait de l’improvisation. Et le courant passait bien avec Vincent Gagnon, qui a fait les arrangements pour les cuivres, les clarinettes. » En tout, 19 musiciens ont joué sur Le voyage d’hiver de Kouna.

 

« Le piège, c’était de tomber dans le très typé au niveau des arrangements. On voulait faire quelque chose qui vieillisse bien, qui ne soit pas figé dans le temps. Si on avait fait Le voyage d’hiver en indie-rock, dans 10 ans ç’aurait peut-être été moche. Il fallait lui donner une originalité, mais sans que ça soit trop rock, trop folk, trop métal. »

 

Bien conscient que ce n’est pas le genre de projet qui se fait à Woodstock en Beauce, Keith Kouna a quand même l’intention de créer une version scénique de son Voyage d’hiver, même s’il sait que ce sera ardu. « Il y a autant de boulot qui nous attend que pour le disque. Parce que le but, c’est vraiment de le présenter de 1 à 24, avec une mise en scène, comme un show de théâtre où tu t’assois pendant 1 heure 15, non stop. Va falloir que je les chante live, aussi ! C’est ce qui est cool avec ce projet-là, y’a encore plein de défis en avant. » Le voyage n’est pas fini.

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Six mois en France

À peine Le voyage d’hiver lancé que Keith Kouna filera pour six mois en France, grâce à une bourse du Conseil des arts et des lettres du Québec. «   J’ai un appart là-bas, et je vais écrire, mais aussi faire beaucoup de spectacles, défricher, me   construire un fan base là-bas.   » Il sera probablement accompagné d’un pianiste sur scène. Kouna n’a pas peur de la réaction des Français à son univers et à sa voix crépitante. «   Renaud avait quand même une voix énervante, les Wampas, Philippe Katerine… Mais je ne suis pas Garou   ! En même temps, les Français aiment bien les affaires à texte   ; je pense que ça va bien se passer.   »

 

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