Un Chant de la terre magnifié par la contemplation scrutatrice du chef Yannick Nézet-Séguin

Yannick Nézet-Séguin a opté pour la version traditionnelle du Chant de la terre, avec ténor et contralto.
Photo: Matt Rourke Associated Press Yannick Nézet-Séguin a opté pour la version traditionnelle du Chant de la terre, avec ténor et contralto.

Le nouveau disque de Yannick Nézet-Séguin est consacré au Chant de la terre, testament de Gustav Mahler. Mais le chef québécois n’est pas le seul à vouloir apporter sa pierre à l’édifice interprétatif de ce chef-d’oeuvre.

 

Parmi les mandats de Yannick Nézet-Séguin, celui de premier chef invité de l’Orchestre philharmonique de Londres est le moins mis en valeur. Son parcours au Métropolitain est bien connu, celui à Rotterdam est documenté dans des CD parus chez EMI et BIS, alors que Deutsche Grammophon témoigne de son mandat à Philadelphie, une saga discographique débutée par Le sacre du printemps il y a deux mois.

 

Le London Philharmonic Orchestra dispose de sa propre étiquette de disques lui permettant d’immortaliser et de commercialiser des concerts. Son premier chef invité, Yannick Nézet-Séguin, a déjà vu paraître un enregistrement du Requiem allemand de Brahms. Voici le second : Le chant de la terre, ultime oeuvre de Gustav Mahler, témoignage d’un concert de février 2011 avec, en solistes, Sarah Connolly et Toby Spence.

 

Mais Yannick Nézet-Séguin n’est pas le seul. Au même moment paraît un enregistrement de la mezzo anglaise Alice Coote, sous la direction de Marc Albrecht, alors que RCA réédite dans le coffret Fritz Reiner un enregistrement avec notre légendaire Maureen Forrester (1930-2010).


Le fantôme de Ferrier

 

Si nous avons mis en avant le nom des chanteuses, c’est que Yannick Nézet-Séguin opte pour la version traditionnelle, associant ténor et contralto, alors que la mode veut qu’on associe de plus en plus fréquemment un ténor et un baryton. C’est Thomas Hampson qui a ravivé cette possibilité révélée par Dietrich Fischer-Dieskau dans la première moitié des années 60 (enregistrements avec Kletzki et Bernstein, concerts dirigés par Krips et Keilberth, tous édités en CD). Kent Nagano a cédé à cette tentation, au concert et au disque, car il disposait en la personne de Christian Gerhaher d’un baryton autrement plus intéressant que le pompeux Hampson. Le CD sous sa direction est excellent.

 

Yannick Nézet-Séguin a, lui, toujours été fidèle aux voix féminines, en concert à Montréal et à Rotterdam (Christianne Stotijn, 2009 et 2011) et à Londres (Sarah Connolly, 2011). Le choix est risqué puisque le fantôme de la voix aussi irréelle de Kathleen Ferrier (1912-1953), dans l’enregistrement de Bruno Walter de 1952, plane sur la discographie.

 

Très longtemps les chefs ont ainsi cherché la voix la plus grave possible. Le choix de Maureen Forrester s’explique ainsi. C’est d’ailleurs Bruno Walter, créateur de l’oeuvre en 1911, en quête d’une remplaçante à Ferrier, qui dénicha la Montréalaise de 36 ans en la faisant débuter dans cette oeuvre à Carnegie Hall en novembre 1956. L’enregistrement de Fritz Reiner, dont le ténor est Richard Lewis, date de novembre 1959 et reflète bien cette couleur. Il reste historique et précieux, notamment pour maintes idées de direction, par exemple dans l’Adieu final, qui s’ouvre comme un rideau qu’on déchire.

 

En engageant Christa Ludwig pour son disque EMI réalisé entre 1964-1966, le chef Otto Klemperer a montré qu’une chanteuse-diseuse, mélodiste à la voix sombre, pouvait être plus intéressante qu’un « organe » un peu inerte et cherchant toujours la couleur la plus noire. Cet enregistrement de Klemperer avec le ténor Fritz Wunderlich, insurpassable en ce qui me concerne, a ouvert une nouvelle voie.

 

Une page tournée

 

Le monde évolue et les voix d’hier ne sont pas forcément celles qui nous parlent aujourd’hui. La bénédiction de l’enregistrement de Yannick Nézet-Séguin est le choix de Sarah Connolly, immense chanteuse venue de l’univers baroque et incomparable interprète de Haendel. Connolly ne cède en rien — au contraire ! — à la coqueluche d’il y a quelques années, Christianne Stotijn documentée dans un enregistrement Exton de 2006, avec l’excellent Martin Sieghart — qui remplacera Yannick Nézet-Séguin dans quelques jours à Rotterdam dans la 6e de Mahler. Et Connolly chante beaucoup plus juste que sa consoeur néerlandaise…

 

L’enregistrement Nézet-Séguin l’emporte facilement sur celui de Marc Albrecht (PentaTone), dont les quelques bonnes idées orchestrales ne compensent pas le timbre trop léger d’Alice Coote et les facéties du ténor Burkhard Fritz.

 

La surprise grandit lorsqu’on examine dans son ensemble l’enregistrement de Nézet-Séguin et sa portée. Non seulement la cuivrée mais humaine Connolly, aussi tragique mais plus souple que d’autres, est probablement la plus grande mezzo du Chant de la terre documentée depuis Brigitte Fassbänder (Giulini, 1984), mais le ténor Toby Spence, ardent déchiré, ivre, illuminé, semble livrer, lui aussi, la prestation de sa vie.

 

Et la cerise sur le gâteau ? La direction de Yannick Nézet-Séguin, d’une patience infinie, d’une noirceur résignée et mélancolique (Le solitaire en automne), et pourtant d’une douceur qui laisse toujours vaciller une étincelle d’espoir. À l’opposé de Reiner, Klemperer ou Jochum, Nézet-Séguin n’agit presque pas sur la partition mais opte pour une contemplation scrutatrice qui fait merveille dans le grand passage orchestral de l’Adieu.

 

La captation de concert, un peu distante, mais naturelle et équilibrée, s’oppose aux prises de son multi-micros de studio, mais s’accorde parfaitement avec la Weltanschauung (vision du monde) presque désillusionnée de ce regard interprétatif.

 

Dois-je préciser qu’il s’agit là, à mon sens, devant la 3e Symphonie de Saint-Saëns (Atma) et supplantant nettement tous les autres, du plus grand disque de la carrière de Yannick Nézet-Séguin ?

 


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