Naissance d’un supergéant du spectacle

« Si on se retrouve devant des mégastructures capables de présenter de grandes vedettes, où sera la place de la culture québécoise pluridisciplinaire sur tout le territoire ?, demande Colette Brouillé. [...] Il est certain que Spectra est une structure bien organisée qui défend les artistes québécois depuis longtemps et on peut espérer que ça va continuer. »
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir « Si on se retrouve devant des mégastructures capables de présenter de grandes vedettes, où sera la place de la culture québécoise pluridisciplinaire sur tout le territoire ?, demande Colette Brouillé. [...] Il est certain que Spectra est une structure bien organisée qui défend les artistes québécois depuis longtemps et on peut espérer que ça va continuer. »
Le ministre de la Culture ne s’inquiète pas. Le producteur Jacques Primeau se réjouit. Les petits joueurs du secteur claquent un peu des dents. D’autres promoteurs de spectacle adoptent une position attentiste.

Les réactions à l’achat de l’Équipe Spectra par le Groupe CH recueillies par Le Devoir vont dans tous ces sens. L’acquisition gonfle le supergéant qui possède déjà Evenko. Le plus important producteur de spectacles au Canada met ainsi la main sur la compagnie derrière le Festival international de jazz de Montréal, les FrancoFolies et Montréal en lumière, mais aussi sur de nouvelles salles de spectacle.

Comparaison n’est pas raison, bien sûr. N’empêche, pour trouver un équivalent à cette acquisition, il faudrait peut-être envisager que Québecor achète Gesca.

« C’est une transaction qui ne m’inquiète pas, commente Maka Kotto, ministre de la Culture et des Communications du Québec. C’est la moindre des choses que je puis dire compte tenu du fait que l’entité reste au Québec. Le CH y est bien ancré, notamment par son implication sportive et culturelle, si on se réfère à Evenko. Est-ce qu’il y aura des licenciements ? On m’a dit que non, et c’est une bonne nouvelle. La mission des OSBL intégrées à la transaction va continuer, la médiation culturelle notamment. »

La concentration de pouvoir dans le secteur ne l’inquiète pas. « La concentration n’est pas nouvelle au Québec, dit le ministre. Elle se fait ici et là et il n’y a aucune loi qui empêche cela. »

C’est légal, mais est-ce souhaitable ? a demandé un journaliste lors d’un point de presse à Québec. « Est-ce que c’est souhaitable ? a repris M. Kotto. C’est un jugement très subjectif que je pourrais apporter mais, en l’occurrence, dans les circonstances, je ne pourrais le faire. Je suis un légaliste. La loi est la loi, et aucune loi n’empêche la configuration qui aujourd’hui s’avère tangible. »

Il a ajouté qu’il gardait son jugement subjectif pour lui-même et ceci : « Je ne peux pas juger par anticipation ce qui va se faire à partir du moment où Spectra passe entre d’autres mains. Laissons la chance au coureur et jugeons sur les faits. »

Jacques Primeau donne plutôt le bénéfice du doute. « C’est une consolidation : deux grandes forces s’allient et c’est une bonne nouvelle pour Montréal », dit le fondateur des Productions Jacques Primeau, qui préside aussi le conseil d’administration du Partenariat du Quartier des spectacles. Il explique qu’il travaille avec les deux alliées, Evenko et Spectra, depuis trois décennies. « L’alliance garantit aussi la pérennité des festivals, qui pourront peut-être encore mieux faire venir ici des gros noms de la scène, ce qui est une très bonne chose. »

Simon Fauteux, spécialiste du marketing culturel, parle aussi d’une « bonne nouvelle ». D’autant plus qu’il juge les deux compagnies fusionnées complémentaires. « La bonne nouvelle, c’est que deux géants québécois s’allient. L’autre bonne nouvelle, c’est que l’Équipe Spectra pourrait bénéficier d’un souffle nouveau avec cette acquisition, dit le directeur général de SIX Média Marketing. Evenko est particulièrement dynamique dans certains secteurs. »

Colette Brouillé, directrice générale du Réseau indépendant des diffuseurs d’événements artistiques (RIDEAU), accompagne toutes les disciplines de la scène, pas seulement la musique qui intéresse d’abord et avant tout Evenko-Spectra. Elle croit que cette nouvelle alliance risque de consolider la rivalité Montréal-Québec pour appâter les grandes stars, puisque Québecor aura bientôt la mainmise sur l’amphithéâtre en construction dans la Vieille Capitale. Pour le reste, elle ne peut encore dire si les effets de l’acquisition seront positifs ou négatifs sur les artistes québécois.

« Si on se retrouve devant des mégastructures capables de présenter de grandes vedettes, où sera la place de la culture québécoise pluridisciplinaire sur tout le territoire ?, demande Mme Brouillé, qui a travaillé pendant une quinzaine d’années comme productrice. Je n’ai pas encore la réponse. Mais il est certain que Spectra est une structure bien organisée qui défend les artistes québécois depuis longtemps et on peut espérer que ça va continuer. En même temps, la dynamique est tellement complexe en diffusion qu’il faudra être très vigilant sur la façon de défendre politiquement et industriellement notre culture. »

Elle donne l’exemple tout simple des billets à plusieurs centaines de dollars pour les superspectacles des Madonna et cie. « Ces shows vident les poches des consommateurs culturels pour l’année. La tarte continue de se diviser, les conditions de fréquentation des spectacles stagnent ou diminuent. Il y a une démultiplication de l’offre et parfois au Québec on se soucie trop peu de l’autre bout de la machine. »

Il existe un tas de petites, voire de très petites salles pour diffuser cette offre exponentielle. L’inquiétude la plus manifeste devant la constitution du géant de la scène vient de là, enfin du Réseau des scènes alternatives du Québec. Nouvellement constitué, il compte déjà une cinquantaine de membres à Montréal et une quinzaine en région.

« La compétition se fait féroce, dit le directeur général, Simon Gauthier. Avec cette fusion, les plus gros joueurs ont encore plus de moyens pour écraser les petits. »


Avec Antoine Robitaille

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Une transaction majeure

L’Équipe Spectra passe au sein du Groupe CH. Mettant un terme à plus de deux années de pourparlers, le propriétaire du Club de hockey Le Canadien et du Centre Bell, et président d’Evenko, se porte acquéreur du géant culturel québécois.

Les rumeurs ont circulé en février, pour se préciser en juin. La Presse annonçait alors la conclusion imminente de cette transaction majeure sur la scène culturelle québécoise, pour une contrepartie devant osciller entre 35 et 50 millions de dollars. Les fondateurs de l’Équipe Spectra et la famille Molson ont confirmé ce rapprochement mardi, sans toutefois préciser les modalités financières de la transaction.

Ainsi, le Groupe CH, regroupant le producteur Evenko, achète la totalité du capital-actions de Spectra. Même si Spectra et Evenko demeurent deux entités distinctes avec chacune leurs directions et opérations propres, cette transaction fait du Groupe CH l’un des principaux promoteurs d’événements culturels au Québec avec Québecor et crée un quasi-monopole sur la scène culturelle montréalaise, retient-on dans l’industrie. « Dans le contexte actuel où les multinationales et les conglomérats étrangers font l’acquisition des entreprises culturelles locales partout sur la planète, c’est donc une excellente nouvelle pour Montréal et le Québec », s’est défendu Geoff Molson, président du club de hockey Le Canadien et président et chef de la direction d’Evenko.

Le Groupe CH est détenu majoritairement par la famille Molson et à 18 % par Bell. Les Brasseries Molson et Bell sont parmi les principaux commanditaires des festivals gérés par Spectra. Aussi, Bell est désormais propriétaire d’Astral Média, la transaction de 3,4 milliards ayant été conclue cet été. Le Groupe CH est propriétaire du club de hockey montréalais et du Centre Bell. Il abrite Evenko, producteur de quelque 600 spectacles musicaux et sportifs et gestionnaire de salles (dont la Place Bell à Laval et le théâtre Corona). Evenko revendique une part de 34 % de l’auditoire de spectacles au Québec.

Pour sa part, Spectra s’active dans la création et la gestion des festivals montréalais grand public (FrancoFolies, Festival international de jazz, Montréal en lumière), dans la production scénique et audiovisuelle, et dans la gestion de salles de spectacle (notamment le Métropolis, L’Astral, le Savoy) et de complexes culturels. Spectra détient également une étiquette de disques et une agence d’artistes.

Gérard Bérubé

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