Charlebois tout égratigné par Poirier

Ghislain Poirier
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Ghislain Poirier

Après les hommages et les compilations, la cinquantième année de carrière de Robert Charlebois se termine de façon éclatante avec le disque Tout égratigné, où le DJ et producteur de musique électronique Poirier revisite, avec l’aide de remixeurs d’ici et d’ailleurs, 19 titres du bon vieux Garou. Une façon, dit l’inventif Montréalais, de faire revivre l’audace musicale du pilier de la chanson québécoise.

 

Autant ce disque est agréable à écouter, autant il est surprenant que ce soit Poirier qui ait lancé ce projet. Combien de fois en entrevue le trentenaire à la voix grave nous a signifié qu’il se reconnaissait peu dans la musique d’ici, lui qui a depuis longtemps un penchant pour le hip-hop, les musiques électroniques et les musiques des Caraïbes.

 

Assis à sa table de cuisine, dans son chez-soi de la Petite Patrie, Ghislain Poirier éclate de rire quand on lui fait part de notre incrédulité. « Et c’est mon idée, c’est encore plus surprenant. Personne n’a eu à me convaincre, je me suis auto-convaincu ! Mais as-tu compris une fois que t’as écouté le disque ? »

 

Complètement. Poirier répète souvent qu’au-delà des paroles, c’est la musique qui compte, et que les pièces doivent être autonomes par leur beauté même si elles sont approchées de manière intellectuelle. C’est pile ce qui ressort de Tout égratigné, un titre qui fait un clin d’oeil à la pièce Tout écartillé tout en évoquant le vinyle, le remix, le scratch. À certains moments à travers les 19 chansons, on oublie presque que ce sont de jeunes DJ qui ont remâché la musique de Charlebois, tellement l’ensemble coule de source. Certes, il faut être minimalement ouvert à la déconstruction, mais tout se tient. On découvre un nouveau paysage presque sans paroles, fait d’échantillons éminemment familiers. Sur le squelette musical de Charlebois s’est créée une nouvelle peau.

 

Sur la cuisinière, Poirier fait chauffer de l’eau pour le thé. « Après le disque de remix d’Ariane Moffatt, pour lequel j’étais le directeur artistique, je me suis dit que ça serait l’fun de s’attaquer à un artiste québécois, mais qui a un catalogue plus vieux, d’aller chercher du funk… Et un matin je me suis levé, un peu trop tôt, et j’ai cliqué, lance-t-il en même temps que se fait entendre le “clac” du bouton de commande de la cuisinière maintenant fermé. Ben oui, Charlebois. »

 

L’audace de jadis à notre époque

 

S’il connaissait quelques évidences du répertoire du frisé musicien — « comme Entre deux joints, on est tous allé au cégep ! » —, Poirier a quand même dû plonger dans les pièces de Charlebois. « Dès le départ je voulais que ce projet-là soit principalement instrumental, mais pas extrêmement électronique. Je voulais pousser les rythmes, comme le 2.0 du funk soul qu’il a fait, quelque part. Au contraire du projet avec Ariane Moffatt, où il y avait des remix de cinq à six minutes, beaucoup plus électronique, là c’est pas ça, je voulais faire un disque d’écoute, un genre de quiz. Tsé, quand toi qui connais Charlebois tu écoutes le disque, sans regarder la liste des chansons, tu cherches. »

 

Sur Tout égratigné, on entend le travail de remaniement du Français Fulgeance, du Torontois Elaquent et du Californien Oh No. Ce dernier est le frère de Madlib, et tous deux sont sur l’étiquette Stones Throw, une inspiration pour Poirier. Mais surtout, on entend quelques « edit » faits par Poirier — « où j’ai rien ajouté, j’ai juste fait du copier-coller avec les chansons » — et le travail de manieurs de sons québécois, comme Kid Koala, Sev Dee, KenLo (d’Alaclair ensemble), Boogat, Soké et Toast Dawg.

 

« Les paroles, on les connaît ; les grands succès, on les connaît. Là, c’est l’occasion d’avoir un regard différent, une perspective différente sur Charlebois, et je te dirais même que c’est l’occasion d’un transfert générationnel, de musicien à musicien, donc de public à public, dit Poirier. D’après moi, il y a des gens plus jeunes qui vont découvrir l’oeuvre de Robert Charlebois, qui ne s’étaient pas vraiment attardés à ça avant. C’est un packaging sonore différent. Si quelqu’un avait à sampler du Charlebois illégalement, c’est comme ça qu’il le ferait. »

 

Un intouchable?

 

Artiste clé de toute une génération, Robert Charlebois est-il un intouchable ? Poirier, du moins, n’a pas imposé de limites à ses remixeurs. « Charlebois, si on extrapole, il a fait de la musique vraiment fucked up, c’était une révolution musicale. Si Charlebois commençait aujourd’hui, il ferait peut-être de la musique électronique ; c’est ça qui serait sous sa main ! Il aurait peut-être fait d’autres types de drogues et de trips ! Et la façon qu’il a eue de manipuler, de démembrer la langue francophone, la langue québécoise, c’était extrêmement aventureux. S’il y a une oeuvre où quelqu’un s’est tout permis, c’est bien celle de Charlebois. Autant le faire moi aussi. »

 

Tout de même, Poirier n’a pas pris son travail de directeur artistique à la légère. Il a monté en parallèle une liste de DJ et une liste de chansons qui avaient le tonus pour être remaniées, puis a proposé quelques titres à chacun des invités, selon leur personnalité musicale.

 

« Après, j’ai fait un gros travail d’édition. J’ai l’impression que, dans l’industrie du disque, on oublie souvent qu’on doit avoir un droit de regard et accompagner le groupe ou l’artiste. C’est de ma tête que ce projet-là est sorti ; les remixeurs n’ont pas la vision globale du projet. Y’a des remix où j’ai demandé aux gars d’allonger, et d’autres fois j’ai raccourci, par souci de clarté et de fluidité à travers la compilation. Y’a des chansons pour lesquelles 20 secondes de plus, ça ne les rendait pas plus bonnes : ce qui a été dit a été dit, et le reste n’ajoute rien. »

 

Et Charlebois, il en a pensé quoi, de ces versions reconstruites ? « On m’a dit qu’il était vraiment intrigué, surpris. Imagine si t’avais vécu dans une maison toute ta vie et que soudain on te montrait une nouvelle porte, qui accédait à une nouvelle pièce ! “Quoi, il y avait un party dans cette chambre tout ce temps-là et on ne me l’avait pas dit ?” », raconte Poirier en éclatant de rire.

 

Le disque, qui sera en magasin dès lundi, pourrait éventuellement se transposer sur scène, de façon événementielle, croit Poirier. « Y’a peut-être un show à faire avec ça, mais on va voir de quelle façon ça peut exister, dit-il, prudent. Y’a déjà des choses qui se passent ; on va voir, on jase de ça. »


2 commentaires
  • Michel Vallée - Inscrit 23 novembre 2013 00 h 56

    Jean-Guy Poirier

    Un instant, j'ai cru qu'il s'agissait de Jean-Guy Poirier, qui fut l'un des ''drummeurs'' du Jazz libre du Québec, et qui à l'époque ne se gênait pas pour égratigner Robert Charlebois...

    Le quatuor de jazz libre du Québec :

    Jean Préfontaine : Saxophone ténor et flute
    Yves Charbonneau : Trompette de poche
    Jean-Guy Poirier : Batterie
    Yves Bouliane : Contrebasse

  • Yves Côté - Abonné 23 novembre 2013 06 h 35

    Je me souviens...

    Je ne suis pas prêt d'oublier qu'après le premier spectacle de Renaud au Saint-Denis, il y a donc longtemps mais peut-être pas autant que cela, Charlebois avait qualifié de manière assez cavalière comme un vieux truc commercial au Québec, que de sortir sur scène le Fleurdelysé.
    Et que bien avant l'artiste français, lui-même le faisait regulièrement depuis longtemps.
    Geste qui, à mes yeux, l'a égratigné de manière définitive bien avant qu'il ne fonde une maison de disques en reprennant pour son nom les mots méprisants de son ami PET à l'endroit de ce peuple québécois dont je fais tout à fait fièrement partie...
    Plus que jamais, Vive le Québec libre !