Un carré de sable en forme de cathédrale

Même si l’aventure symphonique avait été tentée ailleurs par les Patrick Watson et leur Patrick Watson, c’était un nouvel enfant, miraculeux tel chaque nouvel enfant né de l’amour.
Photo: Facebook Patrick Watson Même si l’aventure symphonique avait été tentée ailleurs par les Patrick Watson et leur Patrick Watson, c’était un nouvel enfant, miraculeux tel chaque nouvel enfant né de l’amour.

Jouer. Jouer pour jouer. Patrick Watson et son groupe qui s’appelle aussi Patrick Watson aiment jouer. Au sens le plus huit ans et demi du terme, au sens plus libre du terme: jouer à créer tout ce qui peut s’imaginer, jouer à rien n’est impossible puisqu’on le fait. Et si on jouait à être cent sur scène, tiens? Dans une église magnifique? Avec un grand orchestre, pourquoi pas symphonique? Avec des chorales, des harpes? Et si on avait des éclairages magiques? Et si on réinventait nos chansons pour aimer les jouer encore plus? Et si on filmait tout ça avec de toutes petites caméras sur tous les instruments, et sur la casquette de Pat aussi? Et si on faisait le plus beau des spectacles jamais présenté dans l’histoire de l’univers?

Et si ça pouvait, à Montréal? Trois soirs de suite dans une grande église, tiens, l’église Saint-Jean-Baptiste? On le fait, les gars, on le fait? On le fait! Et ils l’ont fait. Ce vendredi soir, premier de trois, rue Rachel angle Drolet, à l’intérieur d’un lieu aussi majestueux que les cathédrales de musique dans la tête de Patrick Watson, c’est arrivé. J’ajouterais: c’est arrivé tout simplement. Comme par… magie. C’était pas de la magie, c’était de l’organisation à grande échelle, des tas et des tas de grands enfants fous comme ce grand enfant fou de Pat qui l’ont suivi dans sa folie de grand enfant fou et qui ont permis à ce concert d’une complexité inouïe, d’un degré d’invention impensable, d’une beauté indicible, d’avoir lieu comme si c’était la chose la plus naturelle du monde. Un terrain de jeu. Un carré de sable.

Le miracle de la création sans prétention

Un miracle! Nous avons assisté au miracle de la vie lorsqu’elle jaillit de la joie de créer avec d’autres. Miracle. Un spectacle infiniment beau et infiniment complexe et infiniment merveilleux comme un nouveau-né. Comme un jeu de Meccano géant. Comme un film de Tim Burton. Même si l’aventure symphonique avait été tentée ailleurs par les Patrick Watson et leur Patrick Watson, c’était un nouvel enfant, miraculeux tel chaque nouvel enfant né de l’amour. Ce spectacle s’intitule, il faut le dire, «Patrick Watson avec l’orchestre symphonique du Cinéma L’Amour à l’église Saint-Jean-Baptiste». Pourquoi «du Cinéma L’Amour»? Pour se marrer.

Car jouer, c’est s’amuser, c’est contempler ce que l’on crée à mesure qu’on le crée et pouffer de rire tellement c’est incroyable. Écoutez-moi ça, semblait nous signifier Pat, hilare, étourdi de bonheur, souriant comme le gamin de génie qu’il est. Précision: génie sans prétention. Dans ce spectacle grandiose, unique, magique et extraordinaire, pas un gramme, pas un iota, pas un soupçon de prétention. Patrick Watson aurait joué dehors, pour le chapeau, ç’aurait été pareil: pas de différence quand on joue pour jouer. Même joie, même partage, même volonté de s’amuser.

Indescriptible dans le détail

C’était indescriptible dans le détail, je n’essaierai même pas. C’était les chansons d’Adventures In Your Own Backyard, de Wooden Arms, de Closer To Paradise, quoi. Parfois transfigurées jusqu’à la complète métamorphose, magnifiées jusqu’au divin (utilisant au besoin cordes, cuivres, bois, vents, la chorale des Voies Ferrées, le McGill Choir, tous ces musiciens empruntés à divers orchestres symphoniques, des bidules électroniques, les habituelles petites lumières aux doigts chères à Pat, les mille effets de guitare de Joe Grass, la batterie et les percus, j’en oublie), parfois données en formation rapprochée, acoustique, comme si on était dans la rue. À certains moments, Pat chantait à travers un porte-voix avec un débouche-toilettes en caoutchouc pour sourdine. Pourquoi? Parce que ça fait un drôle de son. Ça n’empêche pas qu’il a une voix d’ange, ce type, et que ça s’entend à travers n’importe quoi.

Parfois on était en plein lyrisme, parfois en plein cartoon, il y avait du Spike Jones dans ces arrangements, et aussi du Carl Stalling (l’homme qui orchestrait les bandes sonores des Loony Tunes de la Warner, génial musicien pour dessins animés). Parfois on était au cirque, parfois plongé très volontairement dans des moments de pur chaos, parfois Pat déconnait («Is it time for the flame throwers?»), parfois il était ému, parfois totalement concentré sur son piano, parfois spectateur ébahi des émanations de son génie, le plus souvent il rigolait sous sa casquette. Est-ce que tout ça a vraiment lieu ou suis-je en train de le rêver, semblait-il se dire. À ça, j’ai une réponse: les deux, Patrick Watson, les deux. Rêve et réalité, en même temps. Nous sommes une pleine église de témoins, bouches ouvertes béates d’émerveillement, yeux écarquillés jusqu’à en sortir des orbite, cœurs remplis, âmes élevées, esprits enrichis, glottes titillées, à pouvoir le dire. En un mot, cher Patrick Watson du groupe Patrick Watson: merci.