Catherine Major en solo au Soda: la mesure complète

C’est Yann Perreau, en qualité de metteur en scène, qui la présente. Elle s’amène sur la scène du Soda, concentrée, solennelle, s’assied au piano, très pianiste de concert dans sa veste sobre et chic. Un seul projecteur l’éclaire, le faisceau descend droit sur elle comme un lien direct avec le ciel.

Elle sert un morceau de musique classique (me demandez pas quoi, j’y entrave que dalle, comme dirait Nestor Burma, détective de choc), et ça devient Petit début d’éternité, la dernière chanson de son dernier album, Le désert des solitudes.

Catherine Major est là en ce jeudi soir, mais pas encore tout à fait là en cette première montréalaise de son spectacle en solo, événement majeur de la semaine du Coup de cœur francophone. Elle se regarde jouer, c’est comme si on la voyait penser, tout entière occupée à (trop) bien faire. Le corps et le piano ne font pas corps encore. La deuxième pièce, chanson-titre dudit album, ne pourrait pas être mieux choisie: «Le sol est instable / Il faudra s’en méfier / Malgré la beauté du plancher», réussit-elle à s’extirper du fin fond de son Désert des solitudes. Micro mal placé, banc trop bas ou trop haut, elle n’est pas bien. Sa première présentation est malaisée, elle se réfugie derrière sa famille comme une petite fille apeurée.

Une autre chanson coincée aux entournures, et voilà que vole la veste. «Je me sens mieux, vous savez pas comment…» On s’en doute. Saturne sans anneaux est libre de tourner, la chanteuse a retrouvé sa peau, on sait qu’on va ravoir la Major hypersensuelle, s’entortillant et s’enroulant sur elle-même selon ce que les chansons provoquent en dedans, c’était simple question de temps. Après Valser en mi bémol, ce sont les botillons dont elle se débarrasse assez violemment: contact avec le sol, prise à la terre. Fini de flotter au-dessus d’elle-même, cette scène va lui appartenir maintenant qu’elle la touche.

Et comme si elle voulait s’éprouver, se jeter vraiment en pâture aux gens, elle donne du Nina Simone, mais ne donne pas du Nina Simone qui veut: elle s’époumone dans les aigus, force la voix, on souffre pour elle, elle souffre pour nous, c’est comme si elle était allée exprès au-delà de ses capacités. Extrême Catherine: oser ça en fin de sa première partie! (Faut dire qu’on a eu droit à un autre spectacle en lever de rideau, par Les Gourmandes: je préfère n’en point trop dire, sinon qu’il devrait y avoir une loi interdisant les groupes a cappella se voulant rigolos. L’humour cégépien en se tapant la poitrine, ça tape.) Catherine s’esquive, s’en va survivre dans sa loge.

Libre et heureuse en deuxième partie

Quand elle revient pour sa deuxième partie, le piano a changé de côté, et elle a troqué son justaucorps noir pour une petite robe très pâle et très légère. Yann Perreau, juste avant, est venu me chuchoter à l’oreille, craignant que la tombée du journal m’appelle: «De grâce, reste jusqu’à la fin.» Pas de souci, Yann: j’écris pour le site Internet. J’ai tout mon temps. Catherine aussi, comprend-on: l’intro piano-vocalises à Sahara est une longue respiration, la chanteuse se dépose sur le sable chaud, on la retrouve, elle se retrouve, le public exhale d’aise. La version de Bouche-à-bouche est immense, terrible, nue: «Il fait de toi tout ce qu’il veut / Comme une femme déshabitée». La chanson, elle, n’a jamais été aussi habitée par cette femme qui se chante le corps. Ici et là, elle s’interrompt pour dire quelque chose: la vie exulte par ces brèches, Catherine Major est délestée de sa responsabilité de chanter et jouer seule, elle n’a plus qu’à jouer et chanter, libre de donner d’elle-même la mesure complète, enfin.

Suit une nouvelle chanson, la seule de la soirée, dont son amoureux de Moran lui a envoyé le texte par texto. Une grande chanson d’amour «qu’il s’est envoyé à lui-même en me l’envoyant», note Catherine, amusée, heureuse. «En attendant / Je t’aime autant / Qu’aimer puisse être suffisant…» Le pari d’après est aussi réussi que l’effort Nina Simone était démesuré: Catherine refait son duo avec Daniel Lavoie sans Daniel Lavoie, tel qu’elle l’avait répété deux semaines après l’accouchement, jouant de la main gauche en tenant sa nouvelle-née du bras droit. Tout au long de Je pensais pas, on regarde ce bras droit en l’air ou sur le cœur, on voit l’enfant qui a été là, et la chanson n’a jamais eu autant de sens: «Je pensais pas qu’un jour / J’aimerais si fort…»

Après Dans l’au-delà, où le débit fou n’est pas un problème tellement Catherine est en possession de ses moyens, c’est le rappel. Casse-gueule, encore, mais au bon moment, dans le meilleur état d’elle-même possible: La voix humaine, sans micro, à l’avant de la scène. La salle ne respire plus. Elle y arrive, sa voie dénudée remplit l’espace, c’est fini, on respire. Ouf! Elle finit comme elle a commencé, un morceau classique aboutissant à une chanson, Le piano ivre. Chanson du bonheur de l’amante qui vient d’aimer beaucoup. «Je fais l’amour, je bois du rhum / À bord de mon piano mon homme…» Hâte de revoir ce spectacle à Montréal en lumière, le 28 février prochain au Gesù. Cette joie de la fin, mais à partir du début, ce sera extraordinaire.