Coup de cœur francophone — L’Open Country de Mountain Daisies

« Quel country sommeille en toi ? », avait demandé Carl Prévost à Jipé Dalpé. « Mon country dormait à poings fermés », a confié le Jipé à un Verre Bouteille pas mal plein d’habitués du rendez-vous mensuel de l’Open Country de Mountain Daisies.

Pas surprenant, en cela, que l’homme au flugelhorn ouvre l’Open de mardi soir avec Si j’avais un char : l’hymne de Stephen Faulkner est la tartine country de ceux qui n’écoutent pas de country. Pas de quoi lui en tenir rigueur : s’étant dénoncé lui-même dans sa non-orthodoxie, on se sentait magnanime. Et puis bon, après, en deuxième partie, il y aurait le grand Daniel Lavoie, avec son cœur country de fils des Prairies. Et puis il y avait les Daisies : Prévost, Ariane Ouellet avec les leurs, fortiches accompagnateurs dont l’irrépressible Antoine Gratton. Tout est dûment country dans leurs mains.

Ça allait bien se passer et ça s’est bien passé. Dalpé avait fait ses devoirs et il a eu l’élégance de s’en tenir à un répertoire francophone « puisqu’on est à Coup de cœur francophone » : l’Open Country, faut-il rappeler, a été attrapé au lasso par le festival, le temps de deux tours de corral, soirée Dalpé-Lavoie mardi, exceptionnel programme Maxime Landry-Renée Martel ce mercredi (arrivez tôt, plus que tôt, accourez maintenant). Le Jipé a donc ressorti du Willie, évidence des évidences, mais des chansons pas du tout évidentes : la fort belle Dans une caresse, et le honky-tonk Francine. Il a offert du Paul Daraîche déniché loin itou : Les anges du Mexique, avec solo de flugelhorn. Pas gêné, il a également proposé du Noir Désir à l’assemblée : Le vent nous portera, on en a maintenant la preuve, c’est possible en country. Ses chansons à lui, résolument pop, résistaient quand même un peu beaucoup à la countryfication façon Daisies : son Adèle aura été la plus docile. Bons points pour l’effort.

Daniel Lavoie réalise un rêve

Permettez une petite fierté, à partager avec Christian Goulet, directeur technique du Devoir, celui qui m’a fait connaître Lindi Ortega, valeureuse chanteuse country d’origine ontarienne en passe de réussir à Nashville après une grosse décennie d’acharnement. Suis en pleine mission propagatrice depuis, et j’ai relayé la chanson-titre de son formidable dernier album, Tin Star, à Ariane des Daisies, et ce mardi, Ariane a chanté Tin Star, cette chanson où Lindi Ortega évoque ses années de galère. « Faut constamment se battre pour être choisi, dans ce métier », a lâché Ariane, véritable cri du cœur. Grand moment de vérité au pays de la musique véridique.

L’immense Lavoie s’est amené ensuite, heureux comme un grand enfant. Immense parce qu’immense présence : c’était flagrant, la scène était sienne d’emblée, sa voix remplissait l’espace, son sourire aussi. Rêve réalisé que de chanter du country pour le francophone de Dunrea, Manitoba : son choix de chansons sortait de loin en lui, de là-bas tout là-bas. Qui d’autre a choisi du Waylon Jennings (le classique Good Hearted Woman) ? Qui d’autre a donné du Johnny Horton (The Battle Of New Orleans, où « les Anglais en ont mangé une sacrament ») ? Même les moins surprenantes (le Folsom Prison Blues de Johnny Cash, le King Of The Road de Roger Miller, le Guitar Town de Steve Earle) sortaient plus authentiques dans sa gorge pleine de sables bitumineux, et son Willie à lui, Je chante à cheval, résonnait autrement, pour avoir vraiment parcouru « les plaines de l’Ouest canadien ».

On aura tous chanté Je m’envolerai, son adaptation de l’immortelle I’ll Fly Away : un « spiritual », à la fin d’un show country, c’est comme une transe du dimanche matin dans une église baptiste du Mississippi, ça soulève et ça emporte. Grand moment, bis.

Monsieur-le-Chien au Divan Orange : rock et désolation

Avant de repartir pour Lacolle, me disais-je, faire le plein d’énergie rock avec Éric Goulet, dont le spectacle-bilan Monsieur-le-Chien, mélange de ses diverses incarnations – de Possession Simple à Monsieur Mono en passant par Les Chiens – avait lieu tard en soirée au Divan Orange, me convenait parfaitement. Ce n’était pas faux : encore eut-il fallu qu’il y ait du monde. On n’était pas trente, et la petite salle paraissait tellement grande que c’en était désolant. Pas démontés, Goulet et les siens – Rick Haworth, Vincent Carré, Mark Hébert, l’élite ! – n’en produisaient pas moins du bien bon bruit, Chanter la mer morte était moins désespérée qu’enragée, et Je suis l’homme à la maladie d’amour, beauté des Chiens, n’avait jamais eu autant… de chien. « Le coffret s’en vient », a dit l’irréductible Éric, avant de lancer sa Vénus du Mile-End. Gloire et respect pour les vrais rockeurs, ai-je noté avant de reprendre la route.